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Full text of "Un Maître, Auguste Comte : une direction, le positivisme"

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* 


£-      & 


AUX  JEUNES  GENS 


Un  Maître  :  Auguste  Comte 
Une  Direction  :  Le  Positivisme 


DU    MEME    AUTEUR 

En  vente  à  la  Librairie-Bibliothèque  Auguste-Comte). 


L'Afrique  occidentale  française,  ouvrage  couronné  par 
l'Académie  française  et  la  Société  antiesclavagiste 
de  France  (Bloud,  éd.) 6  fr.    » 

La  Démocratie  vivante,  un  vol.  in-8  (Bernard  Grasset, 
éditeur) épuisé 

Auguste  Comte  et  son  œuvre  :  Le  Positivisme  (Publications 


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du  groupe  Auguste  Comte)  .  .  . 
Croître  ou  disparaître  (Perrin,  éd.)  .  . 
La  Crise  sociale,  3e  édition  (Bloud,  éd.). 
Les  Classes  moyennes  (Perrin,  éd.).  .  * 
Le  Pouvoir  social  des  femmes  (Perrin,  éd.; 
Penser  pour  agir  (Bernard  Grasset,  éd.) 
L'Argent  et  la  Richesse  (Bernard  Grasset,  édil.) 
Le    Nombre   et    Vopinion    publique    (Bernard 

Grasset,  éd.) 

(Majoration  en  sus.) 

Un    Prolétaire    :  Jules   Ravaté    (Édition    des 

Cahiers  du  Centre) 

Derniers  opuscules  : 

Le  Devoir  de  servir  et  de  militer.  —  La  Coalition  des  forces 
vives.  —  La  France  militante.  —  La  Culture  sociale  de 
la  race.  —  L'Idéologie  délétère.  —  L'Idéologie  salutaire. 
—  La  France  victorieuse  en  péril,  etc.. 


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GEORGES    DEHERME 


cV 


AUX    JEUNES    GENS 


Un  Maître  :  Auguste  Comte 
Une  Direction:  Le  Positivisme 


PARIS 
LIBRAIRIE- BIBLIOTHÈQUE   AUGUSTE -COMTE 

l6,     RUE     SAINT-SÉVERIN,      l6 

MCMXXI 


Traduction,  reproduction  autorisées  sans  cç^di-tions 


ff?C* 


V 


a 


AUX   JEUNES    GENS 


Devant  les  ruines  accumulées  par  deux  siècles 
d'erreurs,  vous  êtes  V espoir  de  V anxieuse  huma- 
nité. Dispensateurs  de  votre  plus  haut  destin, 
vous  êtes  la  promesse  magnifique  d'une  palin- 


génésie  universelle. 

Vous  choisirez  de  la  réaliser.  Les  rédempteurs 
qui  furent  les  compagnons  imperturbables  de  la 
souffrance  et  de  la  mort  ne  se  renonceront  pas. 
Cette  noblesse,  consacrée  par  tout  le  sang  versé, 
elle  oblige. 

Mesquines  ambitions  et  désirs  vulgaires  de 
plaisirs  faciles ,  d'argent,  d' ostentation  imbécile, 
de  succès  immédiats,  voire  de  renommée  viagère, 
vous  ne  les  disputerez  point  aux  politiciens, 
gens-de-lettres,  ventres  dorés,  zéros  gantés,  his- 
trions de  toute  sorte,  et  autres  «  producteurs  de 
fumier  ».  C'est  là  encore  toute  V ignominie  d'a- 
vant la  guerre  que  vous  avez  appris  à  mépriser, 


H  AUX   JEUNES    GENS 

vous  les  fiers,  vous  les  hommes,  vous  les  victo- 
rieux. 

Vous  les  survivants,  —  non  pas  des  Morts  qui 
sont  toujours  présents  en  vous,  en  nous  tous,  et 
qui  resplendiront  éternellement  sur  la  face  ra- 
dieuse de  la  patrie  libérée  ;  mais  sur-vivants  aux 
agités  qui  se  croient  des  êtres  et  ne  sont  que  des 
spectres  que  chaque  minute  dissipe  et  que  le 
néant  va  résorber.  Le  misérable  moi  auquel  ils 
bornent  leur  éphémère  existence  n'est  qu'une 
apparence.  Rien  ne  demeure  et  ne  se  continue 
qu'en  se  rattachant.  On  n'arrache  au  sépulcre 
que  ce  qu'on  donne  à  l'humanité  per durable. 

L'artillerie  des  barbares  a  broyé  des  corps, 
stérilisé  les  campagnes  en  dispersant  l'humus 
fécond,  abattu  oies  maisons  ;  mais  auparavant 
les  divagations  de  la  raison  individuelle  et  le 
dévergondage  des  sentiments  égotistes,plus  pro- 
fondément destructeurs,  avaient  tari  la  sève  spi- 
rituelle qui  anime  la  hautaine  volonté  de  vivre 
en  autrui  et  pour  autrui,  qui  stimule  l'énergie 
bienfaisante  du  laboureur,  qui  exalte  la  foi 
créatrice  par  laquelle  se  maintiennent  les  Cités 
prospères  et  s'érigent  les  cathédrales  de  beauté. 

Jeunes  gens  de  France,  vous  avez  gardé  la 
patrie;  mais,  déjà,  elle  n'était  plus  qu'un  dé- 
sert d'âmes.  Tout  y  est  à  reconstruire,  et  d'abord 
l'esprit  qui  vivifie, 


AUX   JEUNES    GENS  III 

Vous  fûtes  de  vaillants  soldats,  il  cous  faut 
être  des  apôtres  fervents.  Ayant  su  vaincre,  vous 
saurez  convaincre.  Et  ainsi,  en  poursuivant  la 
même  croisade  pour  la  civilisation  spirituelle, 
vous  vous  accomplirez  dans  la  splendeur  de 
V  humanisme. 

Les  meilleurs  s1  attardent  aux.vains  regrets  des 
croyances  défaillantes  ;  tels  les  enfants  et  les 
primitifs,  d'autres  rêvent  aux  Edens  qu'insti- 
tuent les  mots  et  qu  atteignent  les  désirs  addi- 
tionnés. 

Etourdis  par  les  funestes  idéologies  dont  ils 
s'enivrèrent  jusqu'au  délire,  vos  aînés  se  sont 
détournés  du  Maître  qui  eût  ordonné  leurs  idées, 
de  la  doctrine  qui  eût  condensé  et  précisé  leurs 
aspirations.  C'est  pourquoi  leur  bonne  volonté 
même  fut  stérile,  et  nocifs  leurs  efforts. 

A  ce  moment  décisif,  V élite  française,  qui  est 
pourtant  V élite  du  monde,  s'interroge,  hésite 
encore... 

Vous,  jeunes  gens,  vous  verrez  mieux  dans 
Auguste  Comte  le  plus  grand  type  d'humanité 
et  dans  sa  doctrine  la  plus  complète  syn- 
thèse reconstructive.  Tant  d' atrocités  n'ont  pu 
que  vous  inspirer  l'horreur  des  confusions  et 
des  désordres  qui  les  provoquèrent.  Vous  savez 
qu'il  ne  s'agit  plus  de  satisfaire  de  vaines  curio- 
sités de  dilettantes  décadents,   mais  de   corn- 


IV  AUX    JEUNES    GENS 

prendre  les  réalités  essentielles  ;  ni  de  se  divertir 
des  formes,  mais  de  se  recréer  une  âme  ;  ni  de 
parader,  mais  de  s  approfondir  toujours  plus. 
Et,  parce  que  le  sang  irrigue  et  dynamise  d'au- 
tant mieux  le  cerveau  qu'il  jaillit  d'un  cœur 
plus  juvénile,  parce  que  vous  vibrez,  vous  aimez, 
vous  croyez  —  cela  seulement  qui  est  vivre  — 
vous  déciderez,  vous  voudrez  d'une  inflexible 
volonté... 

Ces  pages  sont  un  acte  de  foi.  En  propageant 
VÉvangile  du  bon  sens  systématisé  qu  elles 
proclament,  vous  aurez  l'audace  d'affronter 
V impudence  des  baladins,  des  sophistes,  des  ex- 
ploiteurs de  l'ignorance  et,  surtout,  la  cohue  for- 
midable des  badauds  qui  les  suivent.  Et  ainsi, 
vous  entraînerez  les  timides  et  les  velléitaires, 
vous'  persuaderez  les  égarés  et  les  sceptiques, 
vous  apaiserez  et  ramènerez  les  hostiles  et  les 
négateurs. 

Voici  un  Maître,  voici  une  direction. 


AUX         JEUNES         GENS 

UN  MAITRE  :  AUGUSTE  COMTE 

UNE  DIRECTION  :   LE  POSITIVISME 


PREMIERE  PARTIE 
LŒUVRE  ET  L'HOMME 


I 
L'indéfectible  actualité  d'Auguste  Comte. 

Par  son  existence  «  objective  »,  Comte  est  de  ce 
dix-neuvième  siècle  dont  les  plus  éclatantes  renom- 
mées s'éteignent  peu  à  peu.  Mais  sa  chétive  appa- 
rence n'était  qu'une  part  infime  de  son  être.  Il  est 
surtout  une  âme,  de  celles  dont  les  années  ne  peu- 
vent ternir  le  resplendissement,  une  âme-soleil.  C'est 
Uriel,  lumière  de  l'humanité. 

Ces  guides  de  l'esprit,  il  n'en  est  pas  un  par  millé- 
naire. Dans  tout  l'âge  historique,  on  n'en  cite  pas 
dix  :  Vyasa,  Moïse,  Zarathoustra,  Confucius,  Sid- 
dharta  Gautama,  Jésus  et  saint  Paul,  Mahomet... 
Ce  sont  les  Initiateurs,  les  Fondateurs  de  civilisa- 


2  UN   MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

tions.  Pour  une  telle  réussite,  que  d'avortements  la- 
mentables !  Les  plus  hauts  génies,  et  les  saints,  et 
même  les  héros  n'en  approchent  que  de  loin. 

Un  Comte  est  tout  ce  que  furent  ces  Conducteurs, 
et  plus  encore.  Sa  pensée  n'est  pas  qu'une  vibration 
des  cellules  cérébrales.  Elle  ne  s'applique  pas  à  un 
objet  abstrait  du  tout.  Elle  est  en  totalité  dans  l'uni- 
versel et  pour  toujours. 

Elle  est  donc  actuelle  comme  la  magnificence 
d'une  cathédrale,  ou  la  majesté  de  la  mer,  ou  la 
splendeur  du  firmament.  Mais  encore,  plus  précisé- 
ment, par-dessus  tout,  en  ce  qu'elle  seule  ranime 
notre  espérance.  Car,  même  avant  le  plan  et  les  ma- 
tériaux de  la  reconstruction,  elle  avertit  de  ménager 
le  sol  que  n'a  pas  encore  subverti  le  cataclysme,  elle 
forge  la  volonté  de  s'y  tenir,  elle  fournit  l'arme  dé- 
fensive et  l'outil  de  l'ouvrier. 

Dans  cette  lignée,  peut-on  fixer  un  rang  à  Comte, 
le  mesurer? 

Il  n'était  pas  donné  à  Aristote  d'être  aussi  saint 
Paul  et  à  celui-ci  d'être  aussi  celui-là.  Si  Comte  est 
l'un  et  l'autre,  dans  la  Philosophie,  puis  dans  la  Po- 
litique en  s'y  surajoutant  dans  la  Synthèse,  s'il  résume 
tous  ses  prédécesseurs,  c'est  qu'il  naît  en  1798.  Ce 
n'est  pas  un  miracle.  «  On  ne  choisit  ni  son  siècle, 
ni  sa  patrie,  écrit-il  à  sa  sœur  durant  la  pleine  tour- 
mente sociale  de  juin  1848;  et,  à  tout  prendre,  notre 
temps  et  notre  pays  ont,  à  leur  manière,  un  puissant 
intérêt.  »  Et  lui-même  a  caractérisé  «  l'intime  con- 
nexité  »  de  son  «  existence  avec  l'état  général  de  la 
raison  humaine  au  dix-neuvième  siècle  ».  Tout  est 
humain  chez  lui.  Il  n'était  l'oint  d'aucun  Dieu.  Ce 
n'est  pas  un  Messie.  G°est  le  plus  grand  des  hommes. 


UNE   DIRECTION  l    LE    POSITIVISME  6 

Enfin,  Comte  prend  un  soin  extrême,  parfois 
excessif,  à  découvrir  ses  précurseurs,  à  marquer  ce 
qu'il  leur  doit.  Et  il  se  projette  ainsi  dans  la  posté- 
rité. A  la  fin  de  sa  vie,  ses  méditations  étaient  deve- 
nues posthumes.  C'est  ainsi  que,  traçant  son  plan  de 
pédagogie  positive,  pour  s}7stématiser  plus  complè- 
tement, il  suppose,  en  i856,  qu'il  écrit  en  1927,  la 
religion  positive  devant  être  normalement  établie 
depuis  1889. 

Sa  doctrine  qui  ne  laisse  en  dehors  d'elle  que  l'in- 
cognoscible  est  le  terme  du  passé  et  le  départ  de 
l'avenir.  Parce  qu'elle  est  relativiste,  elle  est  défi- 
nitive. 


II 
Son  opportunité. 

Lorsque  Comte  commet  quelques  erreurs  de  dé- 
tail ou  d'estimation,  —  par  exemple,  comme  on 
vient  de  le  remarquer,  sur  la  rapidité  de  l'évolution 
mentale  (1),  —  ce  n'est  qu'en  le  suivant  et  par  sa 
méthode  qu'on  les  peut  définir  exactement.  Si  les 
suggestions  de  son  cœur  l'amènent  à  devancer 
l'heure  du  positivisme,  cela  nous  rappelle  sa  loi  sur 
la  décomposition  plus  rapide  que  la  recomposition. 

(1)  «  Illusion  commune  à  tous  les  grands  réformateurs, 
remarque  Renan.  Jésus  se  figurait  le  but  beaucoup  plus 
proche  qu'il  n'était  ;  il  ne  tenait  pas  compte  de  la  lenteur 
des  mouvements  de  l'humanité  ;  il  s'imaginait  réaliser  en 
un  jour  ce  qui,  dix-huit  cents  ans  plus  tard,  ne  devait  pas 
encore  être  achevé,  » 


4  UN    MAÎTRE  '.    AUGUSTE   COMTE 

Et  nous  apercevons  mieux  ainsi  la  solide  et  harmo- 
nieuse armature  de  l'édifice  doctrinal. 

Le  positivisme  contenant  tout  ce  qui  se  pense,  sa 
critique  ne  se  peut  faire  que  du  dedans  et  positive- 
ment. 

Aussi,  de  tout  ce  qui  fut  publié  pour  décrier 
Comte  et  son  œuvre,  peut-on  extraire  une  apologie 
de  celle-ci  et  un  panégyrique  de  celui-là.  De  préfé- 
rence, je  citerai  donc  les  appréciations  de  tous  ces 
Zoïles  qui  se  réfutent  les  uns  par  les  autres. 

Le  plus  imposant  témoignage,  d'ailleurs,  c'est,  la 
vie  même  du  philosophe.  11  s'est  voulu.  Avant  la 
vingtième  année,  il  a  choisi,  il  a  décidé  ce  qu'il  se- 
rait. Rien  ne  le  détournera  de  s'accomplir  dans  son 
œuvre.  Il  n'est  pas  d'autre  exemplaire  d'une  telle 
unité,  d'une  intégration  aussi  parfaite  de  la  pensée, 
du  sentiment  et  de  la  volonté. 

Une  occurrence  merveilleuse,  il  est  vrai,  favorise 
cette  chance. 

Auguste  Comte  naît  au  début  de  la  Grande  Crise 
(19  janvier  1798;.  Pour  rassembler  ses  matériaux, 
méditer,  poser  ses  assises,  il  profite  des  périodes 
d'accalmie  et  des  régimes  assez  libéraux  de  1816 
à  1829  et  de  i832  à  1848.  Si,  dès  1840,  les  coteries 
universitaires  et  académiques  commencent  à  le  per- 
sécuter, des  savants  comme  Blainville,  J.  Fourier, 
Poinsot,  Navier,  etc.,  avaient  encouragé  ses  débuts 
et  lui  gardèrent  leur  amitié.  Alors  le  suffrage  uni- 
versel n'avait  pas  conféré  aux  forces  matérielles  un 
despotisme  sans  contrepoids.  A  l'occasion,  le  philo- 
sophe fut  soutenu  par  des  industriels  comme  Ter- 
naux  et  Lenoir,  des  ministres  comme  de  Villèle,  le 
maréchal  Soult,  le  général  Lamoricière.  Plus  tard, 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  5 

quand  la  persécution  s'aggrave,  des  savants  anglais, 
à  l'instigation  de  Stuart  Mill,  MM.  Grote,  Moles- 
worth  et  Raikes  Currie,  suppléent  au  traitement 
d'examinateur  à  l'École  polytechnique  que  vient  de 
lui  faire  retirer  la  «  pédantocratie  ».  Enfin,  quand 
il  est  révoqué  de  son  modeste  emploi  de  répétiteur, 
les  disciples  de  tous  les  pays,  de  toutes  classes,  ré- 
pondent à  l'appel  de  Littré  et  instituent  le  subside 
positiviste  dont  vivra  dorénavant  le  philosophe  et 
qui  assurera  son  indépendance. 

D'autre  part,  les  sciences  physiques  sont  parve- 
nues à  la  positivité  sans  être  encore  dispersées  par 
la  spécialisation.  Les  utopies  socialistes  de  Saint- 
Simon,  Gh.  Fourier,  Owen,  Cabet,  etc.,  ne  sont 
alors  que  l'expression  généreuse  d'un  besoin  con- 
fusément ressenti  de  réfection  sociale.  Lamennais 
déplore  le  déclin  du  pouvoir  spirituel  de  l'Église.  Il 
vaticine  :  «  Croyez-moi...,  il  s'agit  d'une  transfor- 
mation analogue  à  celle  qui  eut  lieu,  il  y  a  dix-huit 
siècles  ;  le  pressentiment  en  est  partout.  »  Les  Théo- 
ries du  pouvoir  social  de  Bonald  sont  de  1796.  Et  Jo- 
seph de  Maistre  avait  écrit  en  1821  :  «  Attendons 
que  l'affinité  naturelle  de  la  religion  et  de  la  science 
les  réunisse  dans  la  tête  d'un  seul  homme  de  génie  ; 
l'apparition  de  cet  homme  ne  saurait  être  éloignée, 
et  peut-être  existe-il  déjà.  Celui-là  sera  fameux...  » 

A  ce  moment,  le  jeune  Comte  vient  de  découvrir 
la  loi  des  trois  états.  Voilà  celui  qu'annonce  l'auteur 
des  Soirées  de  Saint-Pétersbourg  ! 


6  UN   MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

III 

Sa  puissance  cérébrale. 

La  conjonction  de  toutes  les  facultés  qu'il  y  faut 
est  moins  surprenante  encore  que  la  prédominance 
successive  de  celles  qui  importent  pour  chacune  des 
trois  parties  de  l'œuvre.  C'est  ainsi  que  s'accordent 
chez  Comte  la  pensée,  la  volonté,  le  sentiment  et 
les  aspirations  esthétiques. 

Dès  le  lycée  de  Montpellier,  où  il  est  placé  comme 
interne  en  1807,  Comte  n'est  plus  qu'en  fonction  de 
sa  mission.  Sans  doute,  ce  n'est  là  encore  qu'un 
bonheur  ;  lui-même  le  méconnaîtra  quand  il  regret- 
tera, en  1837,  à  la  mort  de  sa  mère,  d'avoir  été  sous- 
trait si  tôt  aux  émotions  domestiques.  Mais  on  voit 
mieux  que  l'expansion  prématurée  de  sa  sensibilité 
eût  mis  obstacle  à  l'exécution  de  la  première  partie 
de  sa  tâche,  pour  laquelle  un  formidable  effort,  ex- 
clusivement cérébral,  était  nécessaire. 

Certes,  Comte  eût  été  célèbre.  Moins  méconnu  de 
ses  contemporains,  il  fût  devenu  peut-être  un  grand 
poète,  il  eût  moins  souffert  ;  mais  il  ne  serait  pas,  à 
jamais,  le  fondateur  du  positivisme. 

Au  lycée,  son  intelligence  s'affirme.  Dès  la  pre- 
mière année  de  .<  claustration  »  (1807),  il  remporte  les 
premiers  prix  de  sa  classe,  latin,  mathématiques,  etc. 
Sauf  en  i8i3  ;  mais  pour  ce  motif  dont  on  garde  le 
libellé  aux  archives  du  lycée  de  Montpellier  : 
«  M.  Comte,  qui  aurait  concouru  avec  avantages 
n'a  pu  prétendre  au  prix  de  cette  classe.  Il  l'avait 


UNE   DIRECTION  !    LE  POSITIVISME  7 

déjà  remporté  l'année  dernière.  »  A  quatorze  ans,  il 
n'a  plus  la  foi  théologique  et,  malgré  les  répriman- 
des et  les  punitions,  il  se  refuse  aux  pratiques  reli- 
gieuses et  se  déclare  républicain. 

Avide  d'apprendre,  il  est  doué  de  cette  mémoire 
qui  stupéfiait  Littré.  Sa  mémoire,  rapporte  celui-ci, 
«  était,  d'une  force  prodigieuse  ».  Et  pour  les  mots, 
pour  les  faits  comme  pour  les  idées.  «  Je  l'ai  en- 
tendu former  le  projet  d'apprendre  l'allemand  en 
prenant  un  livre  et  un  dictionnaire,  et  je  ne  doute 
point  qu'il  y  eût  réussi.  Du  moins,  c'est  ainsi  qu'il 
avait  appris  l'anglais,  l'espagnol  et  l'italien.  » 

Le  plus  souvent,  et  même  à  un  moindre  degré,  et 
même  quand  elle  est  seulement  surexcitée  temporai- 
rement par  l'abrutissante  pratique  des  examens, 
cette  facilité  purement  physiologique  est  plutôt  le 
lot  des  cancres  et  des  imbéciles.  Chez  Comte,  ce 
n'est  qu'un  instrument  précieux  que  l'intelligence 
perfectionne  toujours  en  le  maniant  à  son  gré. 

Il  ne  fallait  pas  moins  pour  s'assimiler  aussi  rapi- 
dement tout  le  savoir  humain  en  y  ajoutant  une 
science.  Quand  il  ouvre  son  cours,  il  a  vingt-huit  ans 
et  il  est  le  pair  de  ses  plus  illustres  auditeurs  dans 
chacune  des  spécialités  qui  font  leur  réputation.  On 
peut  déjà  dire  de  lui  ce  que  Fontenelle  disait  de 
Leibniz  :  «  De  plusieurs  Hercules  l'antiquité  n'en  a 
fait  qu'un,  et  du  seul  Leibniz  nous  ferons  plusieurs 
savants.  »  Il  a  réuni  alors  tous  ses  matériaux  à  pied 
d'œuvre.  Il  n'a  plus  rien  à  apprendre  :  tout  est  classé, 
ordonné,  composé  dans  sa  tête. 

«  Ses  lectures  avaient  été  faites  dans  sa  jeunesse, 
dit  Littré  ;  passé  cette  époque,  il  ne  lut  ni  ne  relut  ; 
et  cette  provision  une  fois  amassée  lui  suffit  pour 


8  UN   MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

l'élaboration  d'une  œuvre  où  il  fallait  avoir  présente 
à  L'esprit  une  immensité  de  faits  de  l'ordre  scienti- 
fique et  historique.  La  force  de  mémoire  était,  chez 
lui,  le  puissant  auxiliaire  de  la  force  de  concep- 
tion. » 

Dans  son  livre  la  Mémoire  et  Voubli,  M.  L.  Dugas 
fait  judicieusement  observer  que  cette  dernière  pro- 
position pourrait  se  retourner  ainsi  :  «  La  force  de 
«  conception  était,  chez  Auguste  Comte,  le  puissant 
«  auxiliaire,  ou,  plutôt,  le  principe  de  la  force  de  mé- 
«  moire».  Si,  chez  lui,  la  mémoire  servait  la  pensée, 
c'est  la  pensée,  c'est-à-dire  la  théorie  et  le  raisonne- 
ment, qui  guidait  d'abord,  puis  évoquait  ensuite  la 
mémoire.  Autrement  dit,  c'est  à  force  de  composer, 
de  classer  et  d'ordonner  ses  souvenirs  qu'Auguste 
Comte  s'en  rendait  maître,  les  avait  toujours  prêts  et 
en  quelque  sorte  sous  la  main.  Est-ce  donc  ici  le 
triomphe  de  la  mémoire  ou  celui  de  la  pensée  systé- 
matique? C'est.,  évidemment,  le  triomphe  de  celle-ci; 
mais  aidée  par  celle-là.  » 

Dans  cette  première  partie  de  sa  vie,  où  il  doit 
concentrer  toutes  ses  forces  cérébrales,  il  ne  saurait 
dompter  sa  sensibilité  qu'en  la  refoulant.  Car  il  est 
déjà  Comte  tout  entier.  S'il  a  pu  se  proposer  d'être 
le  plus  grand  par  le  cerveau,  c'est  qu'il  l'est  virtuel- 
lement par  le  cœur.  Ce  tourmenté  de  Lamennais 
pouvait  en  dire,  ce  qu'il  eût  appliqué  plus  exacte- 
ment à  soi-même,  car  Auguste  Comte,  lui,  savait  où 
aller  :  «  C'est  une  belle  âme  qui  ne  sait  où  se 
prendre  »,  et  en  janvier  1826,  dans  le  Mémorial  ca- 
tholique: c'est  «  un  esprit  bien  supérieur  aux  pré- 
jugés qui  dominent  le  vulgaire  des  philosophes  ». 

Adolescent,  il  avait  écrit  à  son  ami  Valat  :  «  L'étude 


UNE   DIRECTION  '.    LE    POSITIVISME  9 

scientifique  est  moralement  dangereuse,  quand  on 
n'y  voit  pas  un  simple  moyen  et  qu'on  veut  l'ériger 
en  but.  »  Bien  plus  tard,  il  établira  que  «  l'intelli- 
gence ne  se  développe  pleinement  que  sous  les  im- 
pulsions sympathiques  ». 

La  coordination  des  connaissances  humaines  ne 
fut  donc  pour  lui  qu'un  moyen,  une  étape.  M.  L.  Du- 
gas,  qui  n'est  pas  positiviste,  peut  dire  :  «  Leibniz 
et  A.  Comte,  les  têtes  les  plus  meublées,  les  plus  sys- 
tématiques qui  existent  dans  les  temps  modernes, 
où  le  développement  des  sciences  défie  l'esprit  indi- 
viduel et  lui  fait  paraître  vain  et  chimérique  l'espoir 
d'embrasser  à  la  fois  toutes  les  sciences  et  de  réaliser 
une  œuvre  analogue  aux  Sommes  du  moyen  âge.  » 
Oui  ;  mais  cette  vertigineuse  ambition  de  Leibniz 
n'est  encore  que  le  premier  étage  de  celle  de  Comte, 
qui  en  gravira  deux  autres. 

Si  donc  il  laisse  provisoirement  son  cœur  en  friche, 
c'est  qu'il  veut  réorganiser  la  société.  «  A  l'huma- 
nité, écrivait  un  philosophe  belge,  M.  Hector  Denis, 
il  y  pensait  perpétuellement,  même  à  travers  les 
arides  parties  de  la  Philosophie  positive,  et  le  plus 
douloureux  sentiment  qu'il  ait  exprimé  vingt  ans 
après  dans  sa  correspondance,  c'est  qu'on  ait  pu 
douter  de  la  tendresse  de  son  cœur.  Dans  un  pas- 
sage vraiment  sublime,  il  rappelle  qu'un  lecteur 
n'avait  pu  retenir  ses  larmes  à  la  lecture  d'une  page 
de  la  Philosophie  positive,  où  Comte  retraçait  la  per- 
spective qu'il  rêvait  pour  la  grandeur  de  l'homme,  et 
il  ajoute  qu'à  la  vérité,  ce  passage,  il  l'avait  écrit 
tout  en  larmes  lui-même.  » 

Toutes  ses  pensées  vont  à  l'humanité.  S'il  veut  sa- 
voir, c'est  pour  prévoir  afin  de  pourvoir.  Il  s'immole 

2 


tO  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

délibérément  à  cette  mission.  Son  triste  mariage,  sa 
folie,  ses  crises  nerveuses,  son  indigence,  les  persé- 
cutions moins  amères  que  les  trahisons,  ce  sont  les 
pas  de  son  calvaire.  Tout  étant  nécessaire,  tout  est 
accepté.  Et  nous  verrons  même  que  tout  est  utilisé. 


IV 
Son  inflexible  volonté. 

L'énergie  du  caractère  n'est  pas  moins  extraordi- 
naire que  l'ampleur  des  facultés  cérébrales.  Son  bio- 
graphe J.  Longchampt,  qui  l'avait  approché,  nous 
apprend  qu'au  lycée  l'enfant  «  sut  conserver  une 
contenance  impassible  durant  la  longue  et  doulou- 
reuse opération  que  lui  fit  le  chirurgien  Delpech, 
pour  enlever  une  tumeur  au  cou.  Le  jeune  Comte  ne 
voulut  pas  qu'on  lui  attachât  ni  qu'on  lui  tînt  les 
mains  ;  il  supporta  avec  la  fermeté  du  stoïcien  cette 
rude  épreuve,  sans  faire  un  mouvement,  sans  laisser 
échapper  une  plainte  ». 

A  quinze  ans,  il  a  parcouru  le  cycle  des  études  se- 
condaires et  il  remplace  dans  ses  fonctions  le  pro- 
fesseur de  mathématiques  Daniel  Encontre,  malade. 
Avant  dix-sept  ans,  ayant  obtenu  une  dispense  d'âge, 
il  est  admis  à  l'École  polytechnique,  le  premier  de 
la  liste  Francceur,  le  quatrième  de  la  liste  générale. 
D'aspect  enfantin  et  maladif,  le  plus  jeune  de  tous, 
«  il  passe  parmi  ses  condisciples  pour  avoir  déjà  la 
raison  et  la  maturité  d'un  homme  ».  Il  est  regardé, 
dit  J.  Bertrand,  «  comme  la  plus  forte  tête  delà  pro- 
motion ». 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  11 

Prenant  toujours  ses  responsabilités,  il  est  licen- 
cié de  l'École,  en  1816,  pour  s'être  mis  en  évidence 
au  cours  d'une  manifestation  d'élèves  contre  un  ré- 
pétiteur indésirable.  A  Montpellier  et  à  Paris,  il 
poursuit  ses  études  encyclopédiques  tout  en  ayant  à 
gagner  son  pain.  11  donne  des  leçons  de  mathéma- 
tiques à  2  fr.  ;  puis,  en  août  1817,  il  rencontre  Saint- 
Simon  et  devient  son  secrétaire  pour  3oo  francs  par 
mois.  Plus  tard  enfin,  il  sera  professeur  à  l'institu- 
tion Laville,  répétiteur  et  examinateur  à  l'École  po- 
lytechnique. Mais,  dans  cette  brève  période  de  six 
années  où  il  ne  fut  pas  talonné  parles  besoins  immé- 
diats, il  ne  disposera  pas  de  vingt  jours  consécutifs  à 
consacrer  au  repos,  «  à  la  poursuite  exclusive  de  ses 
travaux  philosophiques  ». 

Les  conditions  morales  dans  lesquelles  il  effectue 
ces  travaux  ne  sont  pas  meilleures. 

En  mai  1821,  un  jour  de  fête  officielle,  aux  gale- 
ries de  bois  du  Palais-Royal,  il  rencontre  Caroline 
Massin.  En  mars  1824,  il  cohabite  avec  elle  ;  et  il 
l'épouse  en  février  1825.  Neuf  mois  après,  il  s'épan- 
chera ainsi  auprès  de  Valat  :  «  Tu  me  crois  heureux, 
eh  bien  !  je  ne  souhaiterais  pas  ce  bonhetir  à  mon 
plus  grand  ennemi.  »  Et  beaucoup  plus  tard,  à  Littré 
qu'il  connaît  depuis  1840,  il  écrira  :  «  Pendant  dix- 
sept  ans  de  cohabitation,  j'ai  souvent  conçu  ainsi 
des  pensées  de  suicide  auxquelles  j'aurais  probable- 
ment succombé,  si  la  profonde  amertume  de  ma  si- 
tuation domestique  n'eût  été  surmontée  par  le  sen- 
timent croissant  de  ma  mission  sociale.  » 

Un  des  psychologues  les  plus  pénétrants  de  ce 
temps,  le  docteur  Ch.  Fiessinger  notait  récemment: 
«  Jamais  un  rôle  trop  vaste  ne  sera  accordé  à  Tin- 


12  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

fluence  bienfaisante  delà  souffrance.  L'homme  dont 
l'intelligence  s'accroît  jusqu'à  la  fin  est  peut-être 
celui  qui  a  le  plus  souffert  et  dont  les  épreuves  jour- 
nalières avivent  les  plaies  de  sa  sensibilité  saignante. 
L'opinion  publique  serait  moins  jalouse  des  gloires, 
si  elle  savait  de  quels  déchirements  de  cœur  elles 
sont  souvent  la  rançon.  »  Mais,  pour  Comte,  la  dou- 
loureuse ascension  réleva  jusqu'à  l'air  pur  de  l'ab- 
négation totale  qui  cicatrise  toutes  les  blessures  de 
la  personnalité. 

Quand  sa  femme  eut  déserté  le  domicile  conjugal 
pour  la  quatrième  fois,  en.  1842,  malgré  l'interces- 
sion de  Littré,  Comte  refusa,  ainsi  qu'il  l'en  avait 
prévenue  avant  la  fugue,  de  la  réintégrer  à  son 
foyer.  Et  il  en  donne  cette  raison  impersonnelle  que 
la  Chambre  des  divorces  récuserait  sans  doute  et 
que  son  veule  disciple  était  bien  incapable  d'en- 
tendre :  «  Depuis  notre  fatal  mariage  du  19  février 
1826,  sa  conduite,  quoique  très  licencieuse,  n'indi- 
qua jamais  envers  personne  un  véritable  attache- 
ment ;  les  deux  autres  instincts  altruistes,  soit  véné- 
ration, soit  bonté,  lui  sont  encore  plus  étrangers. 
Malgré  ses  airs  positivistes,  sa  nature  restera  pure- 
ment révolutionnaire.  » 

Caroline  Massin  était  certainement  une  prostituée- 
née,  une  dégénérée  supérieure.  Encore  qu'elle  fût 
charmante  au  physique  et  fort  intelligente,  Comte 
jugeait  ce  mariage  «  la  seule  faute  réellement  grave  » 
de  sa  rie. 

Celui  qui  idéalisera  la  femme  jusqu'à  imaginer 
l'utopie  de  la  Vierge-mère  et  qui  aura  une  concep- 
tion si  rigoriste  de  la  famille,  comment  a-t-il  pu 
épouser  une  prostituée? 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  13 

Toutes  les  explications  plus  ou  moins  bienveil- 
lantes qu'on  a  tentées,  —  soit  l'influence  dépravante 
de  Saint-Simon,  soit  le  propos  romanesque  d'un  re- 
lèvement, —  ne  résistent  pas  à  l'examen.  Seule,  une 
contention  intellectuelle  trop  prolongée  peut  provo- 
quer une  impulsion  sexuelle  de  ce  genre,  d'autant 
plus  impérieuse  qu'une  existence  solitaire,  toute  de 
contemplation,  n'avait  pu  munir  le  jeune  Comte  de 
la  sauvegarde  d'expérience,  indispensable  dans  ces 
aventures  d'adolescence. 

Or,  lorsque  Comte  rencontre  Caroline  Massin,  il  a 
déjà  écrit  ses  premiers  opuscules  :  Séparation  entre 
les  opinions  et  les  désirs,  Sommaire  appréciation  du 
passé  moderne  ;  cependant  qu'il  la  fréquente  avant 
son  mariage,  il  écrit  ce  Système  de  politique  positive, 
qui  amènera  sa  rupture  définitive  avec  Saint-Simon, 
mais  qui  lui  vaudra  l'approbation  de  l'Académie  des 
sciences,  les  chaleureuses  félicitations  de  A.  de  Hum- 
boldt,  Poinsot,  Guizot,  J.-B.  Say,  Dunoyer,  B.  De- 
lessert,  Laborde,  Broglie,  Carnot,  et  surtout  de  La- 
mennais et  Blainville. 

«  A  l'étranger,  dit  M.  Georges  Dumas,  Buchholz, 
professeur  d'histoire  à  Berlin,  déclarait  avoir  re- 
trouvé dans  cet  ouvrage  des  idées  qui  l'occupaient 
depuis  vingt-quatre  ans  (1  ),  et  Hegel  en  faisait  l'éloge 
à  Gustave  d'Eichtal.  » 

Enfin,  quand  il  régularise  son  union,  le  19  février 
1825,  il  est  en  plein  travail  d'élaboration.  Il  publiera 
bientôt,  dans  le  Producteur,  en  novembre  1826  et 
mars  1826,  ses  Considérations  philosophiques  sur  les 


(1)   Comte   venait  d'avoir  cet  âge  quand  il  mettait  ses 
idées  au  point  en  écrivant  son  opuscule. 


I 

14  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

sciences  et  les  savants  et  ses  Considérations  sur  le  pou- 
voir spirituel.  Le  27  février  1826,  il  écrit  à  Blainville, 
en  lui  traçant  le  schéma  de  sa  doctrine  :  «  Un  tra- 
vail continu  de  quatre-vingts  heures,  dans  lequel  le 
cerveau  n'a  pas  cessé  d'être  dans  le  plus  haut  degré 
d'excitation  normale,  sauf  quelques  intervalles  de 
sommeil  extrêmement  courts,  a  été  occasionné  en 
moi  fil  y  a  huit  jours)  par  le  troisième  article  de  cet 
examen  du  pouvoir  spirituel  que  je  vous  apporte.  Il 
en  est  résulté  une  véritable  crise  nerveuse  (qui  dure 
encore,  quoique  affaiblie)  qui  m'a  fait  voir,  sous  un 
jour  beaucoup  plus  complet  et  beaucoup  plus  net 
qu'il  ne  m'était  arrivé,  l'ensemble  de  ma  vie.  » 

Cependant,  il  annonce  un  cours  de  philosophie 
positive,  en  72  leçons,  qu'il  fera  chez  lui,  i3,  fau- 
bourg Montmartre,  du  2  avril  1826  au  ier  avril  1827. 
Blainville,  dont  il  a  fait  la  connaissance  en  1822, 
chez  Saint  Simon,  le  patronne. 

Après  avoir  exprimé  quelque  appréhension,  Comte 
l'assure  toutefois  qu'il  «  a  fortement  médité  »  son 
plan  depuis  trois  mois  et  que  sa  préparation  est  con- 
venable, a  sinon  suffisante  »,  puisqu'il  «  n'a  pas 
écrit  une  ligne  ». 

Et  voici  le  drame,  —  un  des  plus  poignants  et  des 
plus  glorieux  de  l'histoire  de  la  pensée  et  de  la  vo- 
lonté humaines. 

Les  trois  premières  leçons  produisirent  une  très 
forte  impression.  Parmi  les  auditeurs,  on  cite  Brous- 
sais.  Blainville,  Poinsot,  Joseph  Fourier,  A.  de  Hum- 
boldt,  des  anciens  condisciples,  des  médecins,  etc. 
La  quatrième  leçon  ne  put  être  faite... 

Le  cerveau  de  Comte  eût  peut-être  résisté  —  et  le 
sien  seul  en  était  capable  —  à  ce  surmenage  for- 

» 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  15 

cené  ;  mais  toute  l'économie  nerveuse  fut  boule- 
versée en  même  temps  par  la  trahison  de  Mme  Comte, 
qui  abandonna  son  mari  pour  aller  rejoindre  son  an- 
cien amant,  M.  Cerclet,  directeur  du  Producteur, 
lequel  avait  été  un  des  témoins  à  son  mariage. 

La  crise  de  manie  aiguë  qui  en  résulta  dura  jus- 
qu'en janvier  1827.  Esquirol  l'avait  jugée  incurable. 
Mme  Comte,  ayant  retiré  son  mari  de  l'asile,  le  soi- 
gna avec  un  louable  dévouement  et  le  guérit.  Mais 
le  malade  resta  quelques  mois  encore  en  état  de 
prostration.  C'est  durant  cette  période  que  le  déses- 
poir de  ne  jamais  retrouver  la  plénitude  de  ses  fa- 
cultés, de  faillir  ainsi  à  la  mission  qu'il  s'est  donnée, 
le  pousse  à  une  tentative  de  suicide.  La  honte  qu'il 
en  eut  ensuite  détermina  une  heureuse  réaction.  A 
la  fin  de  l'année,  il  reprenait  ses  travaux.  Et,  en  1828, 
il  est  définitivement  rétabli  et  fait  paraître  dans  le 
Journal  de  Paris  une  lucide  critique  du  livre  de 
Broussais,  l'Irritation  et  la  folie,  où  il  utilise  sa 
propre  expérience.  Dépassant  les  plus  renommés 
aliénistes  d'alors,  le  premier  il  inscrit  la  part  des 
émotions  dans  l'étiologie  des  maladies  mentales. 

Enfin,  le  4  janvier  1829,  il  reprenait  son  cours,  qui 
ne  devait  plus  être  interrompu. 

La  malveillance  du  sectarisme  ou  de  l'ignorance 
a  exploité  cet  accident  contre  l'homme  et  son  œuvre 
—  sans  autre  examen.  Mme  Comte  y  chercha 
l'excuse  de  ses  turpitudes.  A  sa  suggestion,  Littré 
déshonora  l'austérité  d'un  patient  et  probe  labeur. 
Stuart  Mill9  qui  ne  put  jamais  se  dégager  de  la  mé- 
taphysique théologico-matérialiste,  crut  devoir  dé- 
plorer «  la  triste  décadence  d'un  grand  esprit  ».  Le 
pédantocrate  Joseph  Bertrand  y  trouva  matière  à 


16  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

satisfaire  ses  rancunes.  De  nos  jours  encore,  Alfred 
Fouillée  imagina  de  vanter  les  niaiseries  de  sa  «  psy- 
chologie »  nébuleuse  en  dénonçant  dans  les  «  extra- 
vagances »  de  la  religion  de  l'humanité  des  symp- 
tômes psychopathiques.  Et  d'autres  ratiocineurs  mi- 
neurs... 

Or,  c'est  précisément  cet  accident  qui  manifeste 
avec  le  plus  d'éclat  la  splendide  raison,  le  ferme  ca- 
ractère et  lardent  altruisme  de  Comte.  La  vérité,  la 
voici. 

Un  psychiatre,  un  universitaire,  et  donc  un  adver- 
saire du  positivisme,  dans  un  livre  dont  le  titre 
même  est  une  sottise,  une  confusion,  à  tout  le  moins 
une  inconvenance  (1),  est  contraint  de  l'avouer  : 
«  Non  seulement,  après  1826,  Comte  n'a  plus  été 
maniaque,  il  n'est  plus  retombé  dans  ce  désordre  de 
sentiments  et  d'idées  où  il  avait  failli  se  perdre  à 
jamais  ;  mais,  dans  les  traitements  physique  et  moral 
qu'il  a  suivis  jusqu'à  sa  mort,  il  a  toujours  donné  des 
signes  de  haute  raison...  On  ne  peut  pas  faire  preuve 
de  plus  de  conscience  et  de  raison  dans  la  lutte 
contre  la  folie  ;  le  régime  physique  et  le  régime  moral 
de  Comte  sont  d'irrécusables  témoignages  de  sa 
santé  morale.  » 

C'est  là  que  va  s'exercer  ce  caractère  inflexible, 
guidé  par  le  génie,  exalté  par  l'amour.  «  Pendant 
vingt  ans  (2;,  dit  encore  M.  G,  Dumas,  Comte  sentit 
toute  la  cohérence  logique  de  son  système  exposée 
à  la  plus  irrémédiable  des  ruines  par  un  retour  pos- 

(1)  Psychologie  de  deux  Messies  positivistes,  Saint-Simon  et  Au- 
guste Comte,  par  Georges  Dumas.  Saint-Simon  positiviste  ! 
A.  Comte  Messie  !...  (Messie,  de  l'hébreu  maschiah,  oint). 

(2)  Plus  exactement  pendant  trente  ans. 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  17 

sible  de  la  folie  ;  il  triompha  du  danger  par  des  pro- 
diges de  raison  et  de  volonté,  par  un  régime  mental 
et  physique  qu'il  suivit  religieusement,  et  il  arriva  à 
écrire,  malgré  la  folie  toujours  menaçante,  le  chef" 
d'œuvre  de  logique  et  de  clarté  qu'est  le  Cours  de 
philosophie  positive  (1).  » 

Désormais,  tant  que  l'exécution  de  la  tâche  qu'il 
s'est  tracée  ne  le  nécessite  pas  absolument,  il  évitera 
les  excès  du  surmenage.  Certes,  il  sait  que,  dans  le 
champ  qu'il  explore,  la  continuité  de-  la  contention 
d'esprit  seule  est  féconde,  et,  quoiqu'il  en  ait  pesé 
tous  les  risques,  il  n'y  renoncera  pas  ;  mais  il  s'obli- 
gera au  sommeil  indispensable,  à  de  longues  prome- 
nades solitaires  ;  il  en  viendra  à  l'abstinence  totale, 
d'abord  de  café,  puis  de  labac,  puis  de  vin,  et  jus- 
qu'à doser  sa  nourriture.  De  plus,  il  proscrira  rigou- 
reusement toute  conjonction  d'une  émotion  vive  et 
d'une  méditation  intense. 

Voyez  s'il  se  connaît  :  «  L'accouchement  mental, 
écrit-il  à  Stuart  Mill,  est  laborieux  comme  l'accou- 
chement physique,  et  a  comme  lui  des  conséquences 
matérielles.  Tous  les  nouveaux  pas  décisifs  que  j'ai 
accomplis  dans  mes  travaux  philosophiques  ont 
donné  lieu  à  une  crise  pathologique  correspon- 
dante. » 

Ces  crises,  on  en  relèvera  trois  :  en  i838,  après  la 
mort  de  sa  mère  et  alors  qu'il  est  en  gestation  du 
quatrième  volume  du  Cours,  consacré  à  la  sociologie 
qu'il  a  fondée;  en  18^2,  après  le  départ  définitif  de 
sa  femme  et  la  préparation  du  sixième  et  dernier 

(1)  Et  ensuite  le  Système  de  politique  positive,  et  enfin  la  Syn- 
thèse subjective. 


18  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

volume;  enfin,  en  i845,  alors  qu'il  s'éprend  de  Clo- 
tilde  de  Vaux  et  qu'il  élabore  le  Système  de  politique 
Dositive. 

V 
Les  richesses  de  son  cœur. 

Maintenant,  il  va  s'unifier  soi-même  en  achevant 
avec  la  chair  de  son  cœur  ce  qu'il  a  commencé  avec 
la  substance  de  son  cerveau  et  poursuivi  d'une  in- 
flexible tension  de  sa  volonté  :  l'œuvre  la  plus  auda- 
cieuse que  l'audace  humaine  ait  osé  entrevoir.  Il 
entre  dans  le  calme  majestueux  de  l'immortalité.  Il 
va  sculpter  avec  un  ciseau  de  diamant,  dans  le  marbre 
le  plus  somptueux,  la  statue  irradiante  qu'il  léguera 
à  la  postérité. 

Le  Cathéchisme  positiviste,  Y  Appel  aux  Conserva- 
teurs, voire  la  Synthèse  subjective,  ne  sont  que  les 
fleurs  et  les  fruits  qui  éclosent  spontanément  sur  le 
terreau  qu'il  a  sarclé,  labouré,  semé. 

Ce  théoricien  du  déterminisme  universel,  il  sait 
ce  que  peut  la  volonté.  Et  c'est  parce  qu'il  en  aper- 
çoit les  limites  qu'il  en  peut  exercer  toutes  les  possi- 
bilités. De  même,  c'est  parce  qu'il  a  fixé  les  bornes 
de  la  connaissance  qu'il  en  explorera  tout  le  vaste 
champ. 

Mieux  encore,  les  crises  dangereuses  qu'il  redou- 
tait et  que  la  maîtrise  de  soi-même,  une  rigoureuse 
hygiène  physique  et  morale  ne  parvenaient  pas  tou- 
jours à  conjurer,  il  savait  les  tourner  à  son  perfec- 
tionnement. 

Après   sa  crise  de    i838,  il   décide  de  s'abstenir 


UNE    DIRECTION  ."    LE    POSITIVISME  19 

dorénavant  de  toute  lecture  autre  que  celle  des 
chefs-d'œuvre  de  la  littérature  et  de  la  poésie.  Son 
«  goût  naturel  des  divers  beaux-arts,  surtout  la 
poésie  et  la  musique  »,  il  le  cultivera  par  «  une  vive 
excitation  permanente  ».  Après  la  crise  de  1842, 
ayant  terminé  sa  construction  objective,  il  laissera 
s'épanouir  ses  sentiments  affectifs.  «  Après  avoir 
consacré,  dit-il  encore,  la  première  partie  de  ma  vie 
publique  à  développer  le  cœur  par  l'esprit,  je  voyais 
sa  seconde  partie  vouée  surtout  à  éclairer  l'esprit 
par  le  cœur  sans  les  inspirations  duquel  les  grandes 
notions  sociales  ne  peuvent  acquérir  leur  vrai  carac- 
tère. »  Enfin,  après  i845,  c'est  le  plus  ardent  de 
tous,  le  sentiment  religieux  qu'il  ne  cessera  d'inten- 
sifier jusqu'à  sa  mort. 

Dans  une  lettre  à  sa  sœur  du  10  novembre  1848, 
il  écrit  :  «  Quand  on  se  sent  pur  de  tout  grave  re- 
proche, le  bonheur  résulte  bien  davantage  des 
bonnes  affections  que  des  succès  matériels,  ou  même 
que  des  triomphes  de  vanité  ou  d'ambition...  Tous 
mes  amis  et  disciples  savent  maintenant  combien  la 
culture  du  cœur  importe  davantage  à  mes  yeux  que 
celle  de  l'esprit,  seule  aveuglément  soignée  aujour- 
d'hui. C'est  la  première  leçon  que  je  leur  donne  et 
celle  sur  laquelle  je  reviens  le  plus.  »  Et  l'année  sui- 
vante, à  la  même  :  «  Tu  sais  que  ma  dernière  publi- 
cation (le  calendrier  positiviste  que  je  t'envoyai  en 
avril)  porte  pour  épigraphe  :  vivre  pour  autrui.  Ce 
n'est  point,  de  ma  part,  un  désir  stérile  :  c'est  le  ré- 
sumé de  toute  ma  philosophie,  et  je  m'efforce  déplus 
en  plus  d'y  conformer  l'ensemble  de  ma  vie  réelle, 
tant  privée  que  publique.  » 

Ayant  dit  la  joie  «  de  subordonner  au  cœur  l'en- 


20  UN    MAÎTRE  I    AUGUSTE    COMTE 

semble  de  la  vie  humaine  »,  il  répétera  jusqu'à  son 
ultime  souffle,  en  invoquant  sa  Clotilde,  et  vraiment 
sienne  puisqu'il  l'avait  recréée  dans  la  vaste  et  pro- 
fonde matrice  de  son  âme  féconde  :  «  On  se  lasse  de 
penser  et  même  d'agir,  jamais  on  ne  se  lasse  d'ai- 
mer. . .  Il  est  encore  meilleur  d'aimer  que  d'être  aimé  ; 
des  cœurs  étrangers  aux  terreurs  et  aux  espérances 
théologiques  peuvent  seuls  goûter  pleinement  le  vrai 
bonheur,  l'amour  pur  et  désintéressé  dans  lequel 
consiste  réellement  le  souverain  bien  que  cherchè- 
rent si  vainement  les  diverses  philosophies  anté- 
rieures. » 

En  se  voulant  digne  de  l'angélique  figure  de  Clo- 
tilde que  son  imagination  a  dessinée,  il  se  spiritua- 
lisera  jusqu'à  réduire  les  exigences  matérielles  au 
strict  minimum.  Il  fut  un  génie,  un  héros  :  il  va 
devenir  un  saint.  11  sera  hors  du  monde  vivant,  déjà 
incorporé  à  l'humanité  qu'il  a  enrichie  d'un  apport 
considérable.  La  grande  sainte  Thérèse  disait  :  «  A 
la  mort,  il  ne  nous  reste  que  ce  que  nous  avons 
donné.  »  De  Comte,  il  reste  tout,  car,  le  5  septembre 
1857,  quand  il  s'éteignit,  il  avait  tout  donné  de  son 
être. 

Après  avoir  décrit  les  phases  du  culte  quotidien, 
les  évocations,  les  hallucinations  provoquées  pour 
faire  réapparaître  Clotilde,  M.  Georges  Dumas 
ajoute  :  «  Ce  qu'il  cherchait  dans  son  culte  quoti- 
dien, c'était,  disait-il,  le  perfectionnement  de  son 
âme  ;  il  voulait  se  rapprocher  de  Clotilde  en  deve- 
nant meilleur,  en  développant  sous  son  influence  de 
mère,  d'épouse  et  de  fille,  ses  sentiments  de  respect 
pour  les  supérieurs,  d'attachement  pour  les  égaux, 
d'afl'ection  pour  les  faibles  ;  pour  être  plus  près  de 


UNE    DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  21 

celle  qu'il  regardait  comme  le  type  de  la  perfection 
humaine,  il  désira  être  bon,  et  nous  savons  qu'il  y 
parvint.  Il  se  réconcilia  avec  Arago,  qu'il  haïssait, 
avec  sa  famille  de  Montpellier,  qu'il  n'aimait  guère  ; 
il  inspira  une  telle  affection  à  Sophie  Bliaux  et  à  son 
mari  que,  dans  un  moment  de  gêne,  ces  deux  domes- 
tiques vinrent  d'eux-mêmes  lui  offrir  ce  qu'ils  pos- 
sédaient. Il  fut  chaste,  il  fut  sobre  et  finit  par  se 
refuser  les  moindres  plaisirs  de  la  table;  il  supprima 
son  dessert  pour  se  mortifier,  et,  tous  les  soirs,  il 
termina  son  repas  par  un  morceau  de  pain  sec,  afin 
de  penser  aux  malheureux  qui  meurent  de  faim  ;  il 
vivait  le  matin  d'un  peu  de  lait,  le  soir  d'un  peu  de 
viande  et  de  légumes.  Toute  sa  personne  physique 
reflétait  alors  l'état  de  son  âme  ;  un  Anglais,  qui  en 
avait  autrefois  reçu  des  leçons  et  qui  le  revit  en 
1 85 1 ,  fut  frappé  du  changement  qui  s'était  opéré 
dans  sa  physionomie,  a   II  me  rappelait,  dit-il,  une 
«  de  ces  peintures   du  moyen  âge  qui  représentent 
«  saint  François  uni  à  la  Pauvreté.  Il  y  avait  dans 
«  ses  traits  une  tendresse  qu'on  aurait  pu  appeler 
«  idéale  plutôt  qu'humaine.   A  travers  ses  yeux  à 
«  demi  fermés  éclatait  une  telle  bonté  d'âme,  qu'on 
«  était  tenté  de  se  demander  si  elle  ne  surpassait 
«  pas  encore  son  intelligence...  Il  était  mystique  (?) 
«  et  ascète,  il  vivait  dans  là  mortification,  il  avait  des 
«  visions  et  presque  des  extases  (1)  ;  il  s'était  fait 
«  une  âme  de  saint.  » 

Il  n'est  parvenu  à  cet  état  de  perfection  supra- 
humaine  qu'au  prix  d'une  patiente  application.  Mais 


(1)    Oui,   mais  qu'il  provoquait  lui-même,  systématique- 
ment. 


22  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

tout  était  en  lui.  On  ne  développe  que  des  germes. 

Voilà  rhomme.  Son  existence  émotive  fut  tra- 
versée par  des  orages  ;  elle  s'inaugure  par  une  aber- 
ration des  sens,  elle  tinit  par  un  poème  d'amour  ; 
mais  tout  y  est  relié  par  une  pensée  unifiante.  En 
bref,  il  n'est  pas  d'autre  exemple  d'une  telle  unité  de 
vie,  d'une  telle  opiniâtreté  à  poursuivre  dans  la  même 
ligne,  avec  une  méthode  qui  ne  fléchit  jamais,  le 
même  propos  grandiose  de  sa  prime  jeunesse. 

Avec  un  succès  qui  dénote,  quoi  qu'on  ait  dit,  un 
sens  psychologique  délié,  il  évite  tous  les  périls  : 
intellectuel,  d'une  formation  exclusivement  scienti- 
fique ;  moral,  d'une  contention  abstraite  constante  ; 
en  partie  physiologique,  de  la  folie  toujours  mena- 
çante à  ces  frontières  extrêmes  de  la  tension  céré- 
brale ;  ceux  de  la  vanité,  de  la  sensualité,  de 
l'égoïsme  vital  même... 

Il  n'est  anormal  que  parce  qu'il  est  trop  au-dessus 
de  ce  que  nous  pouvons  être  ;  mais  il  fixe  la  norme 
future.  La  cime  où  il  se  tient,  il  l'a  atteinte  par  la 
route  qu'il  nous  désigne.  Étroite,  escarpée,  elle  est 
accessible  néanmoins.  Ce  n'est  point  se  détacher  de 
l'humanité  que  de  s'y  engager,  c'est  la  réaliser. 


VI 
Ses  disciples  infidèles. 

L'identification  de  l'œuvre  à  l'homme  s'impose 
tellement  que  c'est  le  plus  souvent  par  celui-ci  qu'on 
a  entrepris  de  ruiner  celle-là.  Et  cela  va  de  soi  pour 
un  positiviste  dont  le  fondamental  précepte  pratique 


UNE    DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  23 

est  de  «  vivre  au  grand  jour  »,  car  il  n'y  a  pas  de  vie 
privée  ;  mais,  pour  toute  cette  bourgeoisie  plus  ou 
moins  lettrée,  à  laquelle  nous  devons  Guilloutet  et 
son  «  mur  »,  cela  ne  laisse  pas  d'être  assez  co- 
casse. 

Je  ne  reprendrai  pas  toutes  les  insanités  qui  ont 
été  débitées,  notamment  au  sujet  des  effusions  amou- 
reuses de  Comte,  du  Grand  Être,  du  Grand  Fétiche 
et  du  Grand  Milieu,  etc..  Je  ne  retiendrai,  briève- 
ment, que  les  moins  stupides. 

Les  disciples  essoufflés  comme  Stuart  Mil]  et  Littré 
ont  prétendu  que,  du  point  où  leur  petite  âme,  exté- 
nuée, s'est  arrêtée,  leur  Maître  s'est  écarté  du  véri- 
table positivisme. 

Il  y  aurait  eu,  d'après  eux,  deux  parties  contra- 
dictoires dans  l'œuvre  de  Comte.  Dans  la  première, 
qui  va  de  1822  à  1842,  c'est  un  clair  génie,  il  s'en 
tient  à  une  rigoureuse  méthode  scientifique;  par  ses 
«  spéculations  admirables  »,  il  se  place  «  dans  la  plus 
haute  classe  des  penseurs  européens  »,  et  Stuart  Mil] 
ajoute  que  cet  ouvrage  (le  Cours  de  Philosophie)  est 
«  de  beaucoup  le  plus  grand  de  ceux  qui  ont  été  pro- 
duits parla  philosophie  des  sciences  »,  et  son  auteur 
dépasse  Descartes  et  Leibniz...  Dans  la  seconde 
partie,  Comte  devient  fou,  il  retourne  à  la  méthode 
subjective  qu'il  a  condamnée  d'abord,  un  amour  sé- 
nile,  on  dirait  maintenant  de  l'infantilisme,  le  fait 
régresser  jusqu'à  la  primitive  incohérence  du  mys- 
ticisme fétichiste. 

Gageure  d'inexactitudes,  de  contre-vérités,  de 
confusion  et  d'incompréhension  !  Mais  tous  les  pu- 
blicistes  pressés  par  la  copie  «  intéressante  »  à  four- 
nir et,  à  leur  suite,  le  public  préférèrent  y  croire 


24  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

que  d'aller  voir.  Faut-il  rappeler  que  Tunique  attaque 
de  manie  aiguë,  consécutive  à  un  surmenage  inouï 
compliqué  d'abus  du  café  et  d'un  ébranlement  émo- 
tif de  caractère  sexuel,  est  de  1826  ;  que  le  Cours  fut 
écrit  de  i83o  à  1842  ;  que  les  premiers  opuscules  et 
le  Cours  annoncent  et  présupposent  la  méthode  sub- 
jective :  que  Comte  s'est  épris  de  Clotilde  Vaux  à 
47  ans  et  que  son  austérité  avait  prorogé  sa  matu- 
rité?... 

Dès  1867,  un  disciple  anglais,  J.  H.  Bridges,  prit  " 
la  peine  de  répondre  à  Stuart  Mill  par  un  livre  décisif, 
De  l'Unité  de  la  vie  et  de  la  doctrine  d'Auguste  Comte. 
Aujourdhui,  il  n'y  a  plus  que  des  journalistes  ignares 
pour  reproduire  les  malveillantes  sornettes. 

<•  Dans  tous  ses  écrits,  de  1822  à  i856,  écrit 
M.  Georges  Dumas,  on  trouve  la  preuve  irréfutable 
d'une  complète  unité  de  plan.  »  Et  M.  Lévy-Bruhl, 
non  plus  suspect  de  parti  pris  comtiste  :  «  11  n'y  a 
qu'une  et  non  pas  deux  doctrines  d'Auguste  Comte. 
Depuis  les  opuscules  de  sa  vingtième  année  jusqu'à 
la  Synthèse  subjective,  c'est  une  même  pensée  qui  se 
développe.  » 

La  cause  est  donc  entendue,  et  les  pièces  pro- 
bantes sont  indestructibles. 

Pour  son  patient  labeur  de  bénédictin,  pour  son 
juvénile  élan  vers  Comte,  il  sera  beaucoup  pardonné 
à  Littré.  Il  fut  de  ces  honnêtes  gens  qui,  se  sachant 
incapables  de  fautes  intentionnelles,  ne  sauraient 
admettre  qu'ils  commettent  parfois  des  crimes  in- 
conscients et  s'enfoncent  dans  l'ignominie  pour  se 
l'attester  ou  se  justifier. 

M.  Georges  Dumas  fait  remarquer  que  le  livre  de 
Littré,  Auguste  Comte  et  la  philosophie  positive,  est 


UNE    DIRECTION   :    LE   POSITIVISME  2o 

«  un  véritable  réquisitoire  écrit  contre  le  maître  sous 
l'inspiration  de  sa  femme  ».  Ainsi  donc,  c'est  Littré 
qui  subissait  alors  une  suggestion  féminine  dont  la 
nature  n'a  pu  être  définie.  Son  cas  offre  quelque 
similitude,  hormis  le  «  clou  d'or  »  peut-être,  avec 
celui  de  Sainte-Beuve  dans  ses  rapports  avec 
Mme  V.  Hugo.  Au  contraire,  s'il  perpétue  son  chaste 
amour  pour  Clotilde,  Comte  ne  subit  que  l'ascen- 
dant des  vertus  exaltantes  dont  il  l'a  parée. 

Littré  s'est  abaissé  jusqu'au  mensonge  flagrant. 
Le  motif  de  la  scission  n'est  pas  celui  qu'il  avance. 
Et  il  le  sait  bien.  Il  suffît  pour  s'en  convaincre  de 
se  reporter  à  la  date  :  fin  i85i.  Clotilde  est  morte 
depuis  plus  de  cinq  ans.  Le  Discours  sur  l'ensemble 
du  positivisme,  préambule  du  Système  de  politique 
positive,  a  paru  en  1848.  Depuis  18^9,  dans  une  des 
salles  du  Palais-Royal,  Comte  expose  publiquement 
les  postulats  de  la  religion  de  l'humanité,  et  Littré  a 
suivi  son  maître  jusque-là.  Alors?... 

Il  reste  ceci.  Quoique  -positiviste,  l'ancien  rédac- 
teur du  National  a  conservé  ses  relations  avec  les  po- 
liticiens de  sociétés  secrètes.  Il  est  franc-maçon  en 
outre,  et  d'instinct  négativiste  et  révolutionnaire.  Or 
Comte  approuve  le  Coup  d'État.  Si  la  République 
fut  belle  sous  l'Empire,  ne  doutons  point  que  la  dic- 
tatirre  de  Napoléon  paraissait  acceptable  dans  le 
gâchis  démagogique  de  la  République  de  février- 
juin  1848.  Comte  était  républicain,  —  et  c'est  pour- 
quoi l'année  suivante  il  condamna  le  plébiscite,  — 
mais  il  n'attachait  d'importance  qu'à  la  restauration 
spirituelle  qui  ne  peut  s'effectuer  que  dans  le  mini- 
mum d'ordre  temporel  qu'impose  et  garde  une  dic- 
tature. De  plus,  parmi  ses  disciples,  il  comptait  Vieil- 

3 


26  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

lard,  qui  avait  été  précepteur  du  prince  Louis-Napo- 
léon. Quoique  républicain,  Vieillard  fut  nommé  sé- 
nateur. Par  ce  truchement.  Comte  espérait  obtenir 
du  «  premier  mamamouchi  »,  à  tout  le  moins  la  li- 
berté spirituelle.  Proudhon  était  dans  des  disposi- 
tions analogues,  qui  allait  publier,  au  scandale  des 
démocrates  ahuris,  la  Révolution  sociale  démontrée 
par  le  Coup  d'État. 

Voilà  comment  se  fit  la  scission.  Si  la  cause  n'en 
fut  pas  uniment  erotique,  elle  n'eut,  comme  on  le 
voit,  rien  de  philosophique. 


VII 
Comte  et  Saint-Simon. 

Un  camarade  de  Comte,  ayant  cru  voir  quelque 
concordance  dans  ses  opinions  avec  celles  de  Saint- 
Simon,  le  présente  à  celui-ci  en  août  1817.  A  dix- 
neuf  ans,  Comte  ne  saurait  avoir  l'expérience  pra- 
tique de  Saint-Simon.  Mais  il  est  déjà  pourvu  d'une 
préparation  théorique  bien  supérieure.  Certes,  le 
comte  Henri  de  Saint-Simon,  qui  se  targuait  d'être 
un  descendant  de  Charlemagne,  n'a  rien  de  banal. 
A  67  ans,  il  a  fait  tout  les  métiers,  —  même  honnêtes; 
il  a  traversé  toutes  les  couches  sociales,  il  a  touché 
à  tout,  et  cette  intelligence  brillante  mais  chaoiique 
ne  laisse  pas,  parfois,  de  projeter  des  éclairs.  En 
fallait-il  plus  pour  fasciner  un  provincial  novice, 
absorbé  dans  ses  contemplations,  et  qui  a  pourtant 
le  sentiment  de  sa  valeur  ?  On  comprend  que,  dans 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  27 

l'enthousiasme  des  premiers  contacts,  Comte  puisse 
s'écrier  :  «  Mon  esprit  a  fait  plus  de  chemin  depuis 
six  mois  que  dure  notre  liaison,  qu'il  n'en  aurait  fait 
en  trois  ans,  si  j'avais  été  seul.  »  Même  à  ce  moment, 
Saint-Simon  n'est  donc  pour  lui  qu'un  accélérateur. 

Précédemment,  Augustin  Thierry  avait  été  le  se- 
crétaire de  Saint-Simon  pendant  deux  ans.  Or,  à  ma 
connaissance,  on  n'a  jamais  parlé  d'une  contribution 
saint-simonienne  à  ses  travaux  historiques. 

Le  vrai,  pour  Comte  comme  pour  Augustin 
Thierry,  c'est  que  Saint-Simon,  très  habilement,  sut 
profiter  de  leur  naïveté.  Et  si  Comte  se  laissa  faire 
un  peu  plus  longtemps,  c'est  que  sa  provision  de 
candeur  et  sa  matière  exploitable  étaient  plus  abon- 
dantes. 

Comment  supposer  qu'un  vieux  routier,  agioteur, 
libertin,  ait  pu  être  dupe  de  Comte,  surtout  quand 
on  sait  la  rectitude  morale  de  celui-ci,  le  soin  méti- 
culeux qu'il  prend  toujours  à  marquer  ce  qu'il  doit 
aux  prédécesseurs,  son  souci  dominant  de  filia- 
tion? 

On  en  vient  à  avancer  des  contre-vérités  de  ce 
genre  :  «  Il  n'y  a  point  de  société  possible  sans  idées 
«  morales  communes  »,  fait-il  écrire  (Saint-Simon), 
en  1817,  par  Comte,  alors  son  secrétaire  ».  Or  c'est 
là  une  idée  essentiellement  comtiste,  inassimilable 
au  saint-simonisme.  Saint-Simon  était  de  l'école 
platement  utilitaire  de  Bentham,  comme  James  et 
John  Stuart  Mill.  Pour  lui,  ce  qui  était  utile  était 
moral,  et  ce  qui  était  utile  à  l'individu  l'était  à  l'es- 
pèce. Comte,  au  contraire,  montre  que  Tégoïsme, 
surexcitant  toujours  les  instincts  antagoniques,  ne 
peut  réaliser  l'unité  ni  individuelle  ni  sociale. 


28  ON    MAITRE  :    AUGUSTE    COMTE 

D'ailleurs,  dès  1818,  Comte  souligne  ces  diver- 
gences, et  d'abord  sur  ce  point  fondamental  : 
Saint-Simon  fait  passer  la  réorganisation  tempo- 
relle avant  la  spirituelle,  à  laquelle  il  eût  été  bien 
incapable  de  présider.  C'est  encore  la  distinction 
capitale  du  saint-simonisme,  de  toutes  les  théories 
réformatrices  plus  ou  moins  socialistes  qui  en  pro- 
viennent et  du  positivisme. 

Dans  tous  les  travaux  en  collaboration  que  Saint-Si- 
mon ose  publier  sous  son  seul  nom,' A.  Comte  dé- 
signe à  son  ami  Valat  ce  qui  est  de  sa  façon  et  de 
celle  de  son  patron,  et  le  rigoureux  scrupule  de 
Comte  à  cet  égard  est  indéniable.  Malgré  ses  ran- 
cunes, Mme  Comte  disait  à  Littré  que,  dans  les  dis- 
cussions, c'est  le  soi-disant  «  élève  »  qui  enseignait 
l'autre» 

Nous  savons  donc,  pertinemment,  que  le  troisième 
volume  de  V Industrie  est  bien  de  Saint-Simon.  Comte 
n'a  fait  que  tenir  la  plume.  Aussi  a-t-il  classé  ce 
volume  parmi  «  ses  productions  artificielles  »  et  ne 
l'a-t-il  pas  fait  réimprimer.  Néanmoins,  il  y  a  inséré  de 
sa  pensée,  ne  serait-ce  que  l'axiome  :  «  Tout  est  re- 
latif, voilà  le  seul  principe  absolu.  »  C'est  là  le  fon- 
dement de  sa  construction.  Dès  lors,  il  se  met  en 
dehors  du  rationalisme  métaphysique,  et  donc  de 
Saint-Simon. 

Cette  rencontre  a-t-elle  aiguillé  le  fondateur  de 
la  sociologie  vers  les  études  sociales?  Celui-ci  cite 
Hume,  Diderot,  Condorcet  parmi  ses  inspirateurs, 
puis  de  Bonald  et  J.  de  Maistre,  etc..  Si  Saint-Si- 
mon y  fut  pour  quelque  part  infime,  c'est  comme 
ancien  élève  de  d'Alembert  et  représentant  des  ency- 
clopédistes. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  29 

Au  surplus,  Comte  n'avait  trouvé  que  la  route 
qu'il  cherchait.  Tout  le  portait  en  ce  sens.  Pendant 
les  Cent  jours,  le  jeune  polytechnicien  avait  crié  : 
«Vive  l'Empereur!  »  imaginant,  comme  il  disait, 
que  «  le  séjour  philosophique  à  File  d'Elbe  »  avait 
rendu  Bonaparte  républicain  et  libéral.  En  juin  1816, 
après  son  expulsion  de  l'Ecole,  il  avait  écrit  un  re- 
cueil politico-social  sous  ce  titre  :  Rapprochement 
entre  le  régime  de  1798  et  celui  de  1816  adressé  au 
peuple  français. 

Il  convient  donc  de  s'en  rapporter  à  Comte  lui- 
même  quand  il  dit  :  «  Ma  direction  à  la  fois  philoso- 
phique et  sociale  fut  irrévocablement  déterminée, 
en  mai  1822,  par  le  troisième  opuscule  où  surgit  ma 
découverte  fondamentale  des  lois  sociologiques.  » 
Or  c'est  cet  ouvrage  qu'il  certifie  à  Valat  être  «  en- 
tièrement pur  de  l'influence  exercée  sur  moi  par 
Saint-Simon  ».  Cependant,  il  fait  part  à  Gustave 
d'Eichtal  que,  depuis  1819,  il  n'a  «  plus  rien  à 
apprendre  de  Saint-Simon  ».  On  peut  l'en  croire,  en 
passant  sur  tout  ce  que  Saint-Simon,  qui  se  donnait 
cyniquement  comme  trafiquant  d'idées,  a  pu  prendre 
de  lui  (1).  Et  d'autant  mieux  qu'il  y  a  encore  cette 
raison  péremptoire  qu'un  Comte  n'eût  pas  voué  son 
existence  et  accompli  son  formidable  labeur  pour 
développer  des  principes  qui  n'eussent  pas  eu  leurs 
racines  dans  les  profondeurs  de  son  être.  On  ne 
construit  pas  une  doctrine  sur  un  plan  qu'on  n'a  pas 

(1)  Saint-Simon  représentait  les  deux  parties  de  sa  vie 
«  comme  respectivement  consacrées  à  l'achat  et  à  la  vente 
des  idées  ».  Voilà  sans  doute  ce  qui  devait  attirer  beau- 
coup de  Juifs  de  ce  côté,  et  présentement  certains  intellec- 
tuels. 


30  UN   MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

conçu  soi-même.  «  On  peut  remarquer,  dit  Pierre 
Laffitte,  une  marche  constante  dans  toutes  les  con- 
structions mentales  d'Auguste  Comte.  Il  pose  d'abord 
un  germe,  quelquefois  un  germe  très  développé  ; 
puis  il  le  développe  ensuite  graduellement,  d'année 
en  année,  et  souvent  à  de  bien  longs  intervalles, 
avec  une  persévérance  inflexible.  L'on  constate 
ainsi  la  solidité  et  la  sécurité  de  son  esprit  dans  ses 
premières  vues,  en  même  temps  que  la  fermeté  à  en 
poursuivre  les  conséquences.  On  a  ainsi  le  spectacle 
de  ce  rare  concours  de  la  plus  haute  intelligence 
avec  une  énergie  inébranlable,  concours  qui  donne 
un  caractère  propre  aux  constructions  de  ce  grand 
génie.  » 

La  rupture,  qui  était  latente  depuis  deux  ans,  de- 
vint patente  en  mai  1824  sur  un  dissentiment  plus 
grave  qui  éclaire  tout.  Il  s'agit  de  la  publication  de 
l'opuscule  décisif,  Système  de  politique  positive,  que 
Comte  jugea  trop  important  pour  le  laisser  paraître 
encore  sans  sa  signature.  Voici  ce  que  celui-ci  écrit 
alors,  là-dessus,  à  son  confident  Valat  :  «  ...Je  signi- 
fiai donc  à  Saint-Simon  mon  intention,  formelle- 
ment arrêtée,  de  mettre  désormais  mon  nom  à  tous 
mes  écrits,  à  commencer  par  celui-ci.  Il  sentait  sans 
doute,  pour  son  compte,  autant  que  moi  pour  le 
mien,  l'importance  décisive  de  cet  acte,  car  il  me 
parut  en  être  profondément  contrarié.  Néanmoins, 
ne  pouvant  s'y  opposer,  il  fallut  bien  qu'il  me  laissât 
faire.  Mais,  à  partir  de  ce  moment,  il  eut  une  très 
vive  répugnance,  en  son  for  intérieur,  à  laisser  pu- 
blier mon  livre,  et  il  chercha  à  ajourner  le  plus 
possible  cette  publication,  en  profitant  pour  cela  de 
tous  les  moyens  dont  il  put  s'aviser,  et  surtout  de 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  3i 

ceux  que  ma  confiance  lui  laissait  comme  directeur- 
administrateur  de  notre  association.  C'est  là,  je  le 
crois  aujourd'hui,  ce  qui  le  détermina  à  suspendre 
le  tirage  et  à  se  borner  à  faire  tirer  quelques 
épreuves...  Enfin,  il  n'a  pas  été  possible  à  Saint- 
Simon  de  remettre  davantage  cette  publication,  ni 
de  me  faire  consentir  à  la  subalternisation  qu'il  pro- 
jetait, mais  il  en  est  résulté  une  rupture  complète  et 
irrévocable  entre  nous  depuis  deux  mois...  » 

Enfin,  s'il  en  était  encore  besoin,  il  suffirait  au 
plus  prévenu  de  confronter  loyalement  l'œuvre  de 
Comte  avec  celles  de  tous  les  novateurs  qui  ont 
pullulé  de  1790  à  1860,  et  dont  Saint-Simon  a  ou- 
vert la  marche. 

La  véritable  originalité  de  celui-ci  est  là.  Et  si 
l'on  tient  à  en  faire  un  précurseur  plus  précis,  on 
peut  lui  attribuer  d'avoir  ébauché  la  théorie  du 
surhomme  avant  Nietzsche.  On  trouve  aussi  son 
empreinte  dans  les  formules  à  la  mode  du  juif  plou- 
tocrate  Walter  Rathenau.  Chez  nous,  d'autres  réfor- 
mateurs simplistes,  comme  Lysis  ou  Probus,  en 
relèvent  plus  ou  moins.  On  a  même  vu  un  syndicat 
d'intellectuels  revendiquer  son  patronage.  Mais  cela 
est  une  autre  histoire.  J'y  reviendrai. 

Bref,  de  Saint-Simon  sont  issus  :  d'une  part  le 
mouvement  d'industrialisation  à  outrance,  qui  a  pris 
son  essor  dans  la  deuxième  moitié  du  dix-neuvième 
siècle  pour  aboutir  à  la  toute-puissance  mondiale 
d'une  ploutocratie  destructrice  ;  d'autre  part,  très 
logiquement,  parallèlement,  les  séquelles  d'utopies, 
de  socîalismes  qui  confluent  au  bolchevisme  san- 
glant. 

Comte,  au  contraire,  restera  la  digue  salutaire  de 


32  UN    MAITRE  :    AUGUSTE    COMTE 

l'esprit  et  de  la  civilisation  humaine  contre  le  raz  de 
marée  dévastateur  du  matérialisme,  de  la  violence 
et  de  la  barbarie. 


VIII 
Du  style  de  Comte. 

Des  braves  gens  qui  ne  veulent  pas  s'avouer  qu'ils 
furent  rebutés  par  des  généralisations  inaccessibles 
pour  eux  ;  des  littérateurs  comme  Gustave  Flau- 
bert qui,  dans  son  «  gueuloir  »  n'hésitait  point  à 
sacrifier  le  sens  à  une  sonorité  (1);  ou  encore  les 
spécialistes  et  les  médiocres,  macaques  qui  se 
nourrissent  d'épouiller  les  lions  :  voilà  ceux  qui,  sans 
plus  d'imagination,  incriminent  dans  les  écrits  de 
Comte  l'obscurité  des  phrases,  la  lourdeur  des  ad- 
verbes répétés,  ou  encore  le  ridicule  de  certaines 
tournures. 

Voici  un  exemple  de  ces  critiques,  parmi  les  plus 
modérées  et  les  moins  niaises  :  «  Le  style  de  Comte, 
dit  un  universitaire,  c'est  celui  d'un  homme  qui 
pense  par  masses,  par  ensembles  et  qui,  sur  les 
points  les  plus  particuliers,  veut  toujours  être  systé- 
matique ;  c'est  assez  dire  qu'il  est  rarement  vivant.  » 
Autant  dire  qu'il  lui  fallait  un  style  qui  fût  antino- 
mique à  son  esprit,  et  à  la  mode  du  jour,  et  norma- 
lien. 

(I)  C'est  là  un  cas  typique  de  l'imbécile  subversion  de 
valeurs  du  but  et  des  moyens  qui  se  traduit  chez  les  gens 
de  lettres  et  les  tribuns  par  le  prédominant  souci  morbide 
de  l'expression. 


UNE   DIRECTION   :    LE    POSITIVISME  33 

En  vérité,  il  n'y  eut  jamais  de  style  plus  synthé- 
tique et  donc  mieux  adapté  à  la  pensée  la  plusgéné- 
ralisatrice,  coordonnatrice  et  synthétique  qui  ait 
été  jamais,  qui  est  tout  ce  que  peut  contenir  le 
cerveau,  non  pas  seulement  d'un  homme  de  génie, 
mais  de  l'humanité  éternelle.  «  Pas  une  phrase  qui 
n'ajoute  une  idée  »,  dira  Stuart  Mill.  Pas  d'oeuvre 
qui  soit  plus  compréhensive.  On  ne  conteste  plus  sa 
parfaite  unité  :  N'est-ce  pas  la  beauté  même?  Telle 
formule  donne  par  sa  condensation  le  frisson  sacré 
des  immenses  perspectives  de  l'intelligence  humaine. 
Telle  page  est  un  chant  de  gloire,  et  de  ce  pur  accent 
que  seules  peuvent  rendre  les  conquêtes  pacifiques 
de  l'intelligence. 

Certes,  il  faut  consentir  un  effort,  il  faut  des  dis- 
positions, une  sorte  d'état  de  grâce  socialisante. 
«  Il  n'y  a  point  de  méthode  facile,  disait  J.  de  Maistre, 
pour  apprendre  les  choses  difficiles.  »  Un  simple 
porteur  de  journaux,  dévoué  éducateur  populaire  et 
auteur  d'un  ingénieux  traité  de  calcul  mental, 
m'écrivait  dernièrement  :  «  Je  lis  les  écrits  de  Comte 
sur  les  mathématiques.  J'y  trouve  bien  des  choses 
que  j'avais  pensées  sans  les  trouver  dans  aucun 
traité.  Je  ne  comprends  pas  ceux  qui  trouvent  obscur 
le  styie  de  Comte;  je  n'ai  jamais  vu  rien  de  plus 
clair  et  de  plus  précis.  C'est  précisément  en  suivant 
la  méthode  qu'il  préconise,  c'est-à-dire  en  remon- 
tant toujours  d'une  abstraction  au  fait  physique 
dont  elle  dérive  que  j'ai  fait  quelques  petites  trou- 
vailles sur  lesquelles  j'ai  basé  mon  traité.  » 

Comte  avait  au  suprême  degré  le  don  de  la  clari- 
fication. On  s'en  aperçoit  si  l'on  tente  de  refaire 
une  de  ses  phrases.  C'est  pourquoi  il  fut  un  profes- 


34  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

seur  et  un  examinateur  que  ses  auditeurs  n'ont  ja- 
mais oublié. 

Un  de  ses  plus  perfides  ennemis,  le  mathématicien 
J.  Bertrand,  dans  ses  Souvenirs  académiques,  en  con- 
vient. «  Auguste  Comte,  en  i83j,  fut  nommé  exami- 
nateur d'admission.  Cette  fois  encore,  et  dès  le  pre- 
mier jour,  il  obtint  la  confiance  et  excita  l'admira- 
tion. Les  examens  de  1837  sont  restés  légendaires  -, 
on  les  citait  comme  un  modèle  de  sagacité  et  de 
finesse.  Comte  apportait  une  série  de  questions  bien 
choisies,  recueillies  pendant  vingt  années  d'ensei- 
gnement, assez  simples  pour  que  tout  élève  bien 
instruit  pût  improviser  une  solution,  assez  com- 
plexes pour  que  les  meilleurs  trouvassent  l'occasion 
de  montrer  leur  supériorité,  assez  ingénieusement 
semées  de  pièges  pour  que  les  plus  habiles  attei- 
gnissent seuls  le  but,  sans  avoir  trébuché  sur  la 
route.  La  salle  d'examen  était,  dès  le  matin,  remplie 
d'auditeurs  ;  plus  d'un  maître  y  venait  pour  s'in- 
struire, plus  d'un  curieux  désintéressé  prenait  plaisir 
aux  drames  ingénieux  que  Comte  faisait  naître.  On 
avait  rencontré  l'examinateur  sans  défaut.  Les  can- 
didats de  quatrième  année,  laborieusement  préparés 
aux  questions  routinières  et  banales,  voyaient  dis- 
paraître leurs  plus  belles  chances  et  s'en  attristaient 
sans  oser  se  plaindre.  La  chaire  de  professeur  d'ana- 
lyse et  de  mécanique  étant  devenue  vacante  en  1840, 
par  suite  de  la  nomination  de  Duhamel  aux  fonc- 
tions d'examinateur  de  sortie,  Auguste  Comte  la 
réclama  comme  une  récompense  due  à  ses  services, 
et  au  souvenir  des  leçons  de  i836.  La  sympathie  des 
élèves  lui  était  acquise.  Par  une  démarche  sans  pré- 
cédent, qui  jamais  ne  s'est  renouvelée,  ils  envoyèrent 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  35 

deux  délégués  chez  chacun  des  membres  du  conseil 
solliciter  en  faveur  d'Auguste  Comte.  » 

Emile  Ollivier,  en  recevant  É.  Faguet  à  l'Académie 
française,  en  a  témoigné  également  :  «  Je  suis  peut- 
être  le  dernier  auditeur  survivant  du  cours  qu'Au- 
guste Comte  professa  au  Palais-Royal  après  1848. 
Il  arrivait  à  2  heures,  en  habit  noir,  petit,  l'aspect 
sévère,  un  peu  souffreteux,  la  tête  inclinée,  le  front 
comme  dilaté  par  la  tension  d'une  recherche  sans 
repos,  la  lèvre  dominatrice,  le  menton  obstiné,  de 
l'ascendant  dans  le  regard  quoique  sans  rayonne- 
ment. Il  se  plaçait  devant  une  table,  avalait  une 
gorgée  d'eau  et  commençait  d'une  voix  égale,  mo- 
notone, sans  aucun  effort  pour  entraîner,  comme  se 
parlant  à  lui-même,  en  des  périodes  longues,  mais 
claires  et  précises.  A  5  heures,  il  parlait  encore,  et 
aucun  auditeur  n'était  parti.  » 

Sans  doute,  il  y  a  des  négligences  d'écriture  re- 
grettables dans  le  Cours  de  philosophie  positive.  Mais 
on  a  vu  dans  quelles  conditions  défavorables  l'au- 
teur a  dû  écrire  hâtivement  ces  six  volumes.  Il  crai- 
gnait de  ne  pas  arriver  à  l'œuvre  capitale  de  la 
Politique. 

Littré  nous  apprend  comment  le  premier  ouvrage 
fut  composé  :  «  Il  en  méditait  le  sujet  de  tête  et  sans 
jamais  rien  écrire  ;  de  l'ensemble  il  passait  aux 
masses  secondaires,  et  des  masses  secondaires  aux 
détails.  Au  plan  général  succédait  le  plan  spécial  de 
chaque  partie.  Alors,  quand  cette  élaboration, 
d'abord  totale,  puis  partielle,  était  accomplie,  il  di- 
sait que  son  volume  était  fait.  Ce  qui  était  vrai  :  car, 
lorsqu'il  se  mettait  à  écrire,  il  retrouvait,  sans  ja- 
mais rien  en  perdre,  toutes  les  idées  qui  formaient 


36  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

la  trame  de  son  œuvre  ;  et  il  les  retrouvait  dans  leur 
enchaînement  et  dans  leur  ordre.  Sa  mémoire  avait 
suffi  à  tout  ;  pas  un  mot  n'avait  été  jeté  sur  le  pa- 
pier. C'est  de  la  sorte  qu'en  1826,  il  composa  de  tête, 
sans  en  rien  écrire,  le  cours  qu'il  comptait  faire,  et 
qui  embrassait  la  philosophie  positive  tout  entière, 
à  sa  première  élaboration,  et  alors  qu'elle  exige  le  plus 
d'effort...  Quand  l'élaboration,  chez  lui,  était  au  point 
de  maturité,  il  fallait  que  l'éclosion  commençât... 
Aussi,  une  fois  qu'il  avait  pris  la  plume,  il  ne  pou- 
vait plus  la  quitter,  et  ces  gros  volumes  du  Système 
de  philosophie  positive  ont  été  rédigés  d'une  seule 
haleine.  Dès  qu'il  avait  par  devers  lui  un  certain 
nombre  de  feuillets  écrits  et  qu'il  était  sûr,  à  l'aide 
de  cette  avance,  d'alimenter  l'imprimerie,  sans  l'ex- 
poser à  chômer,  il  commençait  à  les  mettre  sous 
presse,  ne  faisant  aucun  changement  sur  ses 
épreuves,  dont  il  ne  voyait  jamais  qu'une.  » 

Comte  avait  le  souci  de  la  forme.  Mais  sa  con- 
struction passait  avant.  Ses  premiers  opuscules  et 
même  le  Système  de  Politique,  le  Catéchisme,  l'Appel 
aux  Conservateurs,  la  Synthèse  montrent  qu'il  fût  de- 
venu un  parfait  écrivain,  voire  un  poète,  s'il  s'y  était 
appliqué.  Maurras  aime  à  citer  les  alexandrins  spon- 
tanés qui  sont  épars  dans  les  ouvrages  de  Comte. 
Celui-ci  savait  tout  ce  que  la  beauté  peut  dispenser 
de  joie  à  l'homme.  Son  œuvre  est  belle  dans  son  en- 
semble, dans  sa  ligne,  et  d'une  beauté  plus  rare,  plus 
durable  que  celle  du  verbe.  Ne  déplorons  rien. 
Comte  devait  choisir,  et  il  a  choisi,  heureusement, 
«  dignement  »,  d'être  ce  qu'il  restera  dans  les  siècles 
des  siècles  :  le  fondateur  du  positivisme,  le  promo- 
teur de  la  religion  de  l'humanité. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  37 

IX 
L'influence   de  Comte. 

Parce  qu'elle  reste  beaucoup  plus  eu  profondeur 
et  en  pérennité,  l'influence  de  Comte  est  incommen- 
surable. Et  quoi  qu'on  fasse,  elle  s'approfondit  de 
plus  en  plus.  Il  fut  un  temps  où  les  renommées  de 
Victor  Cousin  et  de  Caro  égalaient  celle  de  Bergson. 
Aujourd'hui,  elles  ontpassé.  La  philosophie  positive 
reste.  Par  son  départ,  elle  marque  le  dix-neuvième 
siècle.  De  même,  la  politique  et  la  religion  positives 
marqueront  le  vingtième  siècle. 

Il  le  faut.  Au  prix  de  souffrances  et  de  sang  que 
nous  avons  payé  l'épreuve,  il  serait  irrémissible  de 
n'en  pas  tirer  le  salutaire  enseignement. 

Maintenant,  comme  en  convenait  déjà  Alfred  Fouil- 
lée, «  tout  le  monde  est  d'accord  que  la  philosophie 
positive  a,  pour  sa  part,  donné  naissance  aux  trois 
grands  courants  de  notre  époque  :  agnosticisme, 
évolutionnisme,  monisme.  Objets  de  jugements  con- 
tradictoires, ces  trois  directions  de  la  pensée  n'en 
constitueront  pas  moins  la  caractéristique  du  dix- 
neuvième  siècle  ».  Et,  dans  le  même  livre,  le  Mou- 
vement positiviste  et  la  conception  sociologique  du 
monde,  Alfred  Fouillée  ajoute  :  «  Nous  assistons 
aujourd'hui  à  l'avènement  de  la  sociologie,  qui  est 
le  commencement  d'une  ère  nouvelle  dans  la  philo- 
sophie même  ;  or,  c'est  à  Auguste  Comte  qu'est  due 
la  constitution  de  la  sociologie  comme  science.  Ce 
seul  titre  suffirait  à  immortaliser  son  nom.  Il  y  a  en 


38  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

France,  du  coté  de  la  sociologie,  un  courant  de 
pensée  qui. "depuis  Comte,  a  pris  des  formes  origi- 
nales et  qui  fait  pressentir  pour  le  prochain  siècle 
une  philosophie  capable  de  réconcilier,  par  ridée  du 
lien  social  universel,  positivistes  et  idéalistes.  »  Or, 
cette  philosophie,  cette  religion  plutôt  ne  saurait 
être  que  celle  qu'expose  en  raccourci  le  Catéchisme 
positiviste. 

Manifestement,  le  «  déterminisme  »  physiologique 
de  Claude  Bernard  est  inspiré  par  le  troisième  volu- 
me du  Cours.  Et  toute  sa  méthode  expérimentale. 
Le  rôle  de  l'imagination  inventive  dans  l'expérimen- 
tation fut  signalé  par  Comte.  «  Pour  faire  une  obser- 
vation, dit-il  encore,  il  faut  avoir  une  théorie.  L'em- 
pirisme absolu  est  stérile.  » 

Ampère  (Essai  sur  la  philosophie  des  sciences),  plus 
tard  Cournot  (Essai  sur  le  fondement  de  nos  connais- 
sances) s'inspirent  de  la  classification  des  sciences  de 
Comte. 

Proudhon  lui  écrit,  le  19  octobre  i853  :  «  J'ai  reçu, 
il  y  a  quelque  temps,  le  troisième  volume  de  votre 
Politique  positive  :  j'en  ai  commencé  la  lecture  avec 
le  fruit  que  jai  toujours  retiré  de  vos  ouvrages,  mais 
vous  ne  m'en  voudrez  pas  de  vous  dire  :  avec  la  len- 
teur que  m'impose  le  tour  particulier  de  vos  idées, 
ainsi  que  le  style  fort  et  nourri  dont  elles  sont  revê- 
tues. »  Dans  une  autre  lettre  à  l'un  de  ses  amis,  il 
parle  de  «  cet  animal  de  Comte  »,  à  cause  de  l'effort 
qu'il  faut  à  son  vigoureux  esprit  pour  s'assimiler  la 
synthèse  positive. 

Le  Play.  Fustel  de  Coulanges,  Renan,  Taine, 
parmi  les  plus  illustres,  sont  imprégnés  de  cette 
pensée  dominatrice,  malgré  tant  d'efforts  pour  s'en 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  39 

affranchir.  Fustel  affecte  de  dédaigner  la  sociologie  ; 
mais,  tel  M.  Jourdain  de  la  prose,  il  en  fait  et  de  la 
meilleure,  entendons  de  la  sociologie  positive,  dans 
Y  Histoire  des  institutions  et  la  Cité  antique.  De  Taine, 
les  Philosophes  français  au  dix-neuvième  siècle,  les 
Origines  de  la  France  contemporaine  ne  valent  que 
par  le  positivisme.  Quand  il  délaisse  l'ironie  litté- 
raire, ou  le  sophisme  déliquescent,  l'érudition,  Re- 
nan procède  de  Comte.  Après  la  bourrasque  de 
1870-71,  il  reconnaît  l'urgence  d'une  «  réforme  in- 
tellectuelle et  morale  »,  c'est-à-dire,  ce  que  Comte 
nomme  plus  exactement  et  définit  plus  précisément, 
«  la  régénération  des  opinions  et  des  mœurs  ». 

«  Comme  on  a  vu  le  rayonnement  de  Condillac 
dans  Lavoisier,  signale  Hector  Denis,  on  entrevoit 
l'action  de  Comte  sur  Ch.  Robin,  sur  Sainte-Claire- 
Dcville  et  Claude  Bernard  ;  elle  se  lit  dans  l'œuvre 
critique  et  psychologique  de  Taine  et  de  Ribot  ;  la 
pathologie,  avec  Bouchard  et  Charcot,  en  porte 
l'empreinte  ;  l'hygiène  et  la  démographie,  avec  Ber- 
tillon  et  Lacassagne,  lui  empruntent  l'admirable  clas- 
sement des  modificateurs  qui  affectent  la  population 
et  la  santé  publique;  la  criminologie  trace  l'ordre 
de  subordination  des  conditions  biologiques,  psy- 
chologiques et  sociales  du  crime.  Dans  l'œuvre  éco- 
nomique du  célèbre  Carey  (de  Philadelphie),  l'évo- 
lution et  la  classification  des  industries  humaines 
projettent  dans  l'histoire  du  travail  et  de  la  richesse 
la  série  des  sciences  de  Comte;  et  Lester  Ward, 
cinquante  ans  après,  y  rattache  le  plan  de  sa  philo- 
sophie de  la  sociologie... 

«  L'influence  d'une  œuvre  puissamment  ordonnée, 
s'est  profondément  fait  sentir  chez  ceux-là  même 


40  UN'    MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

dont  les  travaux  s'éloignent  le  plus  des  travaux  du 
fondateur  de  la  science  (Comte).  Elle  est  aussi  ma- 
nifeste chez  le  profond  théoricien  de  Tévolution- 
nisme,  Herbert  Spencer,  que  dans  la  grande  œuvre 
d'Alberd  Schàffle  ;  tous  deux  la  reconnaissent,  et 
chez  tous  deux  se  voit  la  forte  empreinte  de  la  loi  de 
subordination  qui  place  la  sociologie  au  sommet 
des  sciences.  Le  langage  de  Gumplowicz  et  de  Gid- 
dings  témoigne  aussi  éloquemment  de  cette  influence 
que  celui  de  De  Greef  et  de  Bernés,  qui  se  rappro- 
chent bien  plus  du  plan  primitif.  Pour  ceux-là 
comme  pour  ceux-ci,  l'impulsion  de  Comte  a  révo- 
lutionné la  pensée  scientifique,  et  les  écoles  les  plus 
diverses  la  subissent  aujourd'hui  encore.  » 

Les  ouvrages  de  M.-J.  Guyau,  mort  trop  tôt,  re- 
flètent aussi  le  positivisme,  notamment  l'Irréligion 
de  l'avenir,  malgré  son  titre  impropre,  et  aussi 
Y  Art  au  point  de  vue  sociologique. 

Parmi  les  nombreux  politiciens  que,  pour  le  mal- 
heur de  notre  pays,  notre  absurde  régime  fit  défiler 
au  pouvoir,  s'il  y  en  eut  trois  ou  quatre  qui  firent 
parfois,  à  peu  près,  figure  d'hommes  d'État,  ceux-là 
n'ignoraient  pas  Comte.  Jules  Ferry  avait  pour  livre 
de  chevet  le  Système  de  politique.  André  Lavertujon, 
positiviste  convaincu  et  collaborateur  intime  de 
Gambetta  au  Gouvernement  de  la  Défense  nationale, 
rappelle  que  «  Blanqui  comme  Barbes,  au  milieu  de 
leurs  déviations  anarchiques,  avaient  été  ébranlés 
par  la  doctrine  positive,  au  point  de  s'adresser  à 
Comte  pour  lui  demander  son  appui  et  ses  con- 
seils ».  Si  Clemenceau  n'avait  pas  oublié  les  convic- 
tions de  sa  jeunesse  et  les  principes  éternels  de  la 
politique  positive,  il  ne  se  fût  pas  amusé  à  railler  la 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  41 

«  noble  candeur  »  qui  devait  frustrer  la  France  de  sa 
victoire.  Il  eût  su  que  la  société  des  nations,  vrai- 
ment, n'est  pas  une  chimère  si  elle  se  fonde  non  sur 
le  «  droit  »,  mais  sur  le  «  devoir  »  des  peuples.  Et 
donc  qu'elle  est  d'ordre  spirituel.  Il  n'est  de  paix 
universelle  que  dans  l'universalité.  L'unité  seule 
suscite  et  maintient  l'union.  La  France  de  Comte 
pouvait  le  faire  entendre  au  monde. 

Jules  Lemaître  a  noté  que,  lorsque  Galliéni  et 
Lyautey  se  rencontrèrent  la  première  fois  dans  la 
jungle  d'Annam,  ils  s'entretinrent  d'Auguste  Comte 
et  de  sa  philosophie. 

_Une  pensée  qui  a  des  racines  vivaces  s'épanouit. 
Elle  n'est  vivante  que  si  elle  tend  à  s'universaliser. 
Celle-ci,  dès  le  début,  véhiculée  en  Allemagne  par 
Buchholz,  A.  de  Humboldt,  peut-être  par  Hegel,  va 
susciter  l'école  historique.  Un  des  plus  fameux  re- 
présentants de  cette  école,  Knies,  en  convient  :  «  Je 
dois  reconnaître  que  longtemps  avant  moi,  dit-il, 
au  point  de  vue  de  la  vie  et  de  la'  science, 
Comte  a  dépeint  l'existence  effective  d'une  évolution 
constante  que  j'ai  constatée  dans  le  domaine  parti- 
culièrement traité  par  moi  de  l'économie  poli- 
tique. » 

Un  auteur  italien,  Schiattarella  écrivait  en  1890, 
dans  une  étude  sur  la  Filosofia  positiva  e  gli  ultimi 
economisti  inglesi  :  «  Le  mouvement  actuel  des 
études  économiques  en  Allemagne  a  certainement 
son  précurseur  dans  A.  Comte.  Les  trois  erreurs 
capitales  qui  furent  combattues  ces  dernières 
années  dans  les  doctrines  économiques  de  l'école  an- 
glaise, le  procédé  abstrait  dans  la  recherche,  l'abso- 
lutisme de  la  théorie  du  laisser  faire,  la  doctrine 


4-2  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

mécanique  et  négative  de  l'État  furent  combattus  il 
y  a  cinquante  ans  par  Comte,  et  avec  des  raisons 
auxquelles  rien  de  meilleur  n'a  été  ajouté  par  les 
économistes  allemands  et  italiens.  » 

En  Angleterre,  Stuart  Mill,  Buckle,  Darwin, 
Bain.  Herbert  Spencer,  Lewes  et  sa  compagne 
George  Eliot,  etc.,  reçoivent  ses  rayons.  Spencer 
avoue  qu'il  a  été  stimulé  par  contradiction.  Ce  serait 
plutôt  par  émulation.  Mais  il  n'était  pas  de  taille. 
Quoiqu'il  prétende,  néanmoins,  il  est  de  cette  coulée. 
Voyez,  notamment,  sa  théorie  de  l'art.  Pour  Darwin 
même,  A.  Fouillée  a  relevé  dans  certaines  pages  de 
Comte  un  exposé  très  net  de  la  sélection  naturelle 
et  sociale.  Ingram  History  ofpolitical  économy,  1888) 
«  rattache  à  Comte  même  l'évolution  moderne  de 
l'économie  politique  qui  devient  une  dépendance  de 
la  sociologie  ».  De  même,  Alfred  Marshall  (Principles 
of  économies.  1890).  Les  préjugés  matérialistes  de 
l'impérialisme  mercantile,  qui  s'accordent  si  aisé- 
ment avec  le  théologisme  protestant,  ne  laissent 
point  d'en  être  ébranlés.  Un  des  meilleurs  disciples 
anglais,  Richard  Congrève,  a  écrit  ces  trois  livres 
qui  sont  autant  de  scandales  en  Albion  :  Gibraltar, 
YInde,  l'Irlande.  Et  le  vénérable  positiviste  Frédéric 
Harrison  est  encore  une  voix  de  bon  sens  humain 
qui   ne  resta  pas  muette  aux  heures  tragiques  de 

1914. 

En  Italie,  tout  un  mouvement  politique  et  social 
se  réclame  du  positivisme.  La  Hollande,  la  Bel- 
gique, la  Scandinavie,  la  Russie,  voire  Haïti,  la 
Turquie,  la  Chine  et  le  Japon  ont  fourni  des  disciples. 
Les  États-Unis  du  Brésil  ont  inscrit  sur  leur  dra- 
peau jaune  et  vert  l'épigraphe  du  Système  de  Poli- 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  43 

tique  :  «  Ordre  et  progrès  ».  La  Constitution  confé- 
dérale respecte,  à  tout  le  moins,  les  principes  fon- 
damentaux de  la  liberté  spirituelle  et  de  la  sépara- 
tion des  pouvoirs  théoriques  et  des  pouvoirs  pra- 
tiques. Un  de  ces  États,  celui  de  Rio-Grande  do  Sul, 
et  c'est  le  plus  prospère,  a  une  constitution  d'un 
positivisme  plus  accentué  encore. 
Voici  quelques  appréciations  décisives  : 

—  «  Comte  fut  le  représentant  sans  égal  du  génie 
organique  de  la  France  et  l'un  des  plus  humains  des 
hommes  représentatifs  de  ce  siècle  et  de  tous  les 
siècles  (1).  » 

—  «  C'est  quelque  chose  surtout  que  de  faire  penser 
et  Auguste  Comte  est  merveilleux  pour  cela  ;  c'est  le 
semeur  d'idées  et  l'excitateur  intellectuel  le  plus 
puissant  qui  ait  été  en  notre  siècle,  le  plus  grand 
penseur,  à  mon  avis,  que  la  France  ait  eu  depuis 
Descartes... 

«  L'influence  de  Comte  sur  les  idées  de  notre 
temps  a  été  immense  :  Adopté  presque  entièrement 
par  Stuart  Mil]  ;  s'imposant  quoi  qu'on  en  ait  dit  à 
Spencer,  ou,  comme  il  arrive,  coïncidant  avec  lui  et 
s'engrenant  à  lui  d'une  manière  singulièrement  pré- 
cise ;  dominant  d'une  façon  presque  tyrannique  la 
pensée  de  Renan  en  ses  premières  démarches, 
comme  on  le  voit  par  Y  Avenir  de  la  science;  inspirant 
jusque  dans  ses  détails  l'enquête  philosophique, 
historique  et  littéraire  de  Taine  ;  se  combinant  avec 
l'évolutionnisme,  qui  peut  être  considéré  comme 
n'en  étant  qu'une  transformation,  —  son  système  a 

(1)  Hector  Denis,  VOEuvre  d'Auguste  Comte  et  son  influence  sur 
la  pensée  contemporaine. 


44  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

rempli  toute  la  seconde  moitié  du  dix-neuvième 
siècle,  et  on  l'y  rencontre  ou  tout  pur,  ou  à  peine 
agrandi,  ou  légèrement  redressé,  ou  un  peu  altéré, 
à  chaque  pas  que  Ton  fait  dans  le  domaine  de  la 
pensée  moderne.  Il  a  rendu  d'éclatants  services  à 
L'esprit  humain.  Personne  n'a  mieux  tracé  les  limites 
respectives  de  la  science,  de  la  philosophie,  de  la 
religion  et  marqué  le  point  où  l'une  doit  s'arrê- 
ter, où  l'autre  commence,  le  point  aussi  où  l'une, 
sans  s'en  douter,  prend  l'esprit  et  la  méthode  de 
l'autre,  avec  péril  de  tout  brouiller  et  de  tout  con- 
fondre...   1 1.  » 

—  «  Par  sa  philosophie  proprement  dite,  Comte  est 
un  o  homme  représentatif  »  de  son  siècle  tout  entier. 
Est-il  nécessaire  de  le  prouver?  L'histoire  intellec- 
tuelle de  ce  siècle  en  témoigne  à  chaque  pas.  De 
tous  les  systèmes  nés  en  France  au  dix-neuvième 
siècle,  celui-là  est  le  seul  qui  ait  franchi  les  fron- 
tières et  qui  ait  fortement  marqué  de  son  empreinte 
des  penseurs  étrangers... 

o  Cet  esprit  s'est  si  intimement  mêlé  à  la  pensée 
générale  de  notre  temps  qu'on  ne  l'y  remarque 
presque  plus,  comme  on  ne  fait  pas  attention  à  l'air 
qu'on  respire.  L'histoire,  le  roman,  la  poésie  même 
en  ont  reflété  l'influence,  et,  après  l'avoir  reçue,  ont 
contribué  à  la  répandre.  La  sociologie  contempo- 
raine est  née  de  Comte  ;  la  psychologie  scientifique, 
dans  une  certaine  mesure,  procède  aussi  de  lui.  De 
tous  ces  signes,  il  n'est  sans  doute  pas  téméraire  de 
conclure  que  la  philosophie  positive  exprime  quel- 

(1)  Ëmtlb  Faguet.  Politiques  et  moralistes  au  dix-neuvième 
siècle,  II. 


UNE    DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  45 

ques-unes  des  tendances  les  plus  caractéristiques  de 
notre  siècle  (1).  » 

Si  le  Cours  de  philosophie  positive  est  devenu  partie 
intégrante  de  la  pensée  humaine,  il  n'en  va  pas  de 
même  encore,  malheureusement,  du  Système  de^po- 
litique  positive  et  de  la  Synthèse  subjective.  Mais  nous 
assistons  au  sourd  travail  de  pénétration.  Malgré 
toutes  les  résistances  des  préjugés,  des  .ignorances, 
des  vanités,  voire  des  intérêts,  Tonde  du  bon  sens 
systématisé  s'élargit  toujours  plus. 

L'évolutionnisme,  l'agnosticisme  et  le  monisme 
dérivent  de  la  philosophie  positive  ;  le  pragmatisme 
de  Dewey  et  William  James,  l'intuitionnisme  de 
Bergson,  l'antiscientisme  de  B.  Kidd,  l'hypersociolo- 
gisme  de  Durkheim  lui  doivent  évidemment  ce  qu'ils 
ont  de  solide.  Quand  ils  ont  la  présomption  de  s'en 
dégager,  ce  n'est  que  pour  rétrograder  vers  le  spiri- 
tisme des  nègres,  le  «  réalisme  »  scolastique  ou  la 
confusion  mentale. 

A  cet  égard,  rien  n'est  plus  significatif  que  le  cas 
de  Durkheim,  qu'une  coterie  universitaire  prétendait 
substituer  à  Comte.  Tout  dernièrement,  ne  lisait-on 
pas  encore,  dans  la  Revue  de  l'enseignement  Jrançais 
hors  de  France,  une  étude  d'un  inspecteur  général 
de  l'enseignement  public  sur  «  la  philosophie  de 
Durkheim  ».  «  Auguste  Comte,  écrit-il,  s'il  a  eu 
l'inspiration,  il  faut  bien  dire  qu'il  a  manqué  l'entre- 
prise. 11  n'a  pas  réussi  à  mettre  la  sociologie  sur 
pied.  Durkheim,  au  contraire...  »  Et  voici  ce  qui 
appuie  cette  monumentale  assertion  :  «  Durkheim, 
le  premier,  a  aperçu  cette  part  énorme,  dans  notre 

(1)  Lévy-Bhuhl,  la  Philosophie  d'Auguste  Comte. 


46  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

vie  individuelle,  de  l'obligatoire,  c'est-à-dire  du  so- 
cial. L'ensemble  des  obligations  communes  à  un 
groupe,  c'est  ce  qu'il  appelle  une  conscience  collec- 
tive... La  société  est  une  conscience  collective.  C'est 
là  une  de  ces  découvertes  qui  donnent  tout  d'un 
coup  un  objet  à  la  science.  »  Et  voilà  ! 

Mais  ceux  qui  connaissent  l'œuvre  de  Comte  sa- 
vent ce  qu'il  faut  penser  de  cette  fameuse  décou- 
verte. Elle  consiste  à  nommer  «  conscience  collec- 
tive »  ce  que  le  fondateur  de  la  sociologie  désigne 
par  «  opinion  publique  »  ;  soit,  par  la  solidarité  et 
la  continuité,  la  réaction  de  l'ensemble  sur  les 
parties,  des  mœurs  et  des  institutions  permanentes 
qui  les  expriment  sur  la  conduite  individuelle. 
D'ailleurs,  par  le  fait  même  que  la  sociologie 
est  une  science,  l'obligation  se  trouve  impliquée. 
Et  tout  le  positivisme  enseigne  que  «  la  soumission  » 
aux  lois  physiques,  comme  aux  lois  sociales  et  mo- 
rales, est  «  la  base  du  perfectionnement  ».  Comte  a 
vu,  en  outre,  que  la  réaction  de  l'opinion  publique 
arrêterait  tout  progrès  si  une  certaine  indépendance, 
par  la  possession  individuelle  et  par  la  liberté  spiri- 
tuelle, n'était  garantie  à  une  élite. 

Notre  haut  fonctionnaire  universitaire  attribue 
encore  à  Durkheim  d'avoir  «  voulu  »  constituer  une 
science  de  la  morale.  Or  c'est  la  science  de  la 
morale  que  Comte  finit  par  mettre  au  sommet  de 
la  hiérarchie,  au-dessus  de  toutes  les  autres, 
même  la  sociologie,  —  science  dont  il  a  laissé  un 
plan  complet.  Stuart  Mill  a  dit  qu'il  était  «  ivre 
de  morale  ».  Néanmoins,  notre  mandarin  s'exclame  : 
«  Quel  aurait  été  leur  étonnement  (à  Condorcet  et  à 
Comtei,  des  points  de  vue  auxquels  Durkheim  de- 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  47 

vait  conduire,  plus  tard,  leur  propre  pensée!  »  Pour 
Comte,  on  sait  que  rien  ne  pouvait  plus  l'étonner  de 
la  o  pédantocratie  ». 

Les  procédés  de  celle-ci  ont  changé  depuis  Arago, 
le  persécuteur,  et  depuis  Paul  Janet,  conspirateur 
du  silence,  qui  interdisait  à  M.  Alf.  Espinas  de  citer 
le  nom  de  Comte  dans  une  thèse  de  doctorat.  Mais, 
comme  on  le  voit,  ils  sont  tout  aussi  ignobles  et 
stupides. 

Parmi  les  plus  notoires  écrivains  du  jour,  ceux 
qui  peuvent  entendre  les  idées  générales  ne  man- 
quent point  de  s'approvisionner  à  l'inépuisable  mine. 
Paul  Bourget  et  Junius  s'inspirent  bien  plus  de 
Comte  que  de  Le  Play.  Anatole  France  fut  l'ami  de 
Pierre  Laffitte  et  il  a  gardé  de  l'enseignement  reçu 
parla  ce  qui  lui  reste  de  bon  sens  dans  la  sénile  dé- 
gradation démagogique  où  devaient  aboutir  son 
scepticisme  et  l'abus  de  l'ironie.  Alfred  Capus,  par- 
fois, ne  laisse  point  de  déceler  la  moelle  substan- 
tielle du  Système  de  politique  dont  il  a  dû  se  nourrir 
dans  sa  jeunesse.  Barrés  a  depuis  longtemps  dé- 
passé la  phase  de  l'égolisme  littéraire  pour  atteindre 
cet  élément  primordial  de  la  religion  de  l'humanité, 
le  nationalisme.  Il  y  a  près  d'un  quart  de  siècle,  en 
1897,  —  s'en  souvient-il  ?  —  il  m'écrivait  :  «  De  plus 
en  plus,  je  vais  au  positivisme.  »  Ah  !  comme  on  dé- 
plore que  le  souci  de  popularité  ou  des  succès  trop 
immédiats  aient  détourné  cette  sensible  intelligence 
d'une  ambition  plus  haute  !... 

Et  Maurras?  Tout  positiviste  celui-là,  il  ne  renie 
pas  son  maître.  De  plus,  aucun  calcul  mesquin 
de  cupidité  ni  de  gloriole.  C'est  l'ardent  amant- 
chevalier  de  la  raison  passionnée.  Mais  pourquoi 


48  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

faut-il  que  ce  fils  de  la  Grande-Grèce  ne  puisse  se 
défaire  de  cette  manie  pernicieuse  des  acrobaties 
dialectiques  qui  l'a  conduit  à  lier  la  doctrine  régé- 
nératrice à  un  cadavre  que  sa  logique  drue  ni  son 
ardeur  ne  parviendront  à  galvaniser  ?  Il  s'y  perd,  et 
c'est  une  grande  force  qui  se  gaspille.  C'est  bien 
à  son  propos  qu'on  pourrait  soutenir  le  paradoxe 
de  Jules  Tellier  :  «  La  logique  est  une  maladie 
de  l'esprit.  »  Certes,  il  a  rendu  des  services 
éminents  à  la  France  non  moins  qu'à  l'esprit 
universel.  Mais  ceux  qui  l'en  louent,  parfois  avec 
excès,  ils  le  mésestiment.  Lui-même  ne  mesure  pas 
exactement  ses  possibilités.  Être  seulement  le 
directeur  d'inconscience  d'un  parti  et  le  rédac- 
teur d'un  journal  d'opinion  tirant  à  200.000  ex., 
que  c'est  peu  quand  on  est  Maurras  !  Je  vois  surtout 
les  services  qu'il  n'a  pas  rendus,  tout  ce  qu'il  pou- 
vait si  son  zèle  et  son  génie  s'étaient  donnés  sans 
condition  et  sans  entêtement  de  partisan. 

Après  avoir  pénétré  dans  la  citadelle  de  la  méta- 
physique et  du  déisme  romantique  qu'est  la  Sor- 
bonne,  le  positivisme  fait  irruption  dans  le  sanctuaire 
du  jurisme  individualiste,  la  Faculté  de  Droit.  On  a 
osé  y  soutenir  des  thèses  de  doctorat  sur  la  politique 
positive,  et  un  professeur  de  droit,  au  nom  du  posi- 
tivisme, vient  attaquer  la  notion  même  de  «  droit  ». 

A  l'idéologie  métaphysique  de  la  réalité  et  de  la 
souveraineté  de  l'individu,  qui  est  le  fondement  du 
«  droit  > •,  M.  Léon  Duguit  substitue  le  concept  posi- 
tif de  solidarité  et  de  continuité.  «  On  a  compris 
d'abord,  écrit-il,  que  le  droit  de  puissance  publique 
ne  peut  s'expliquer  par  une  délégation  divine.  On 
comprend  maintenant  qu'il  ne  s'explique  pas  davan- 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  49 

tage  par  une  délégation  nationale,  que  la  volonté  na- 
tionale n'est  qu'une  fiction,  puisque,  dans  la  réalité, 
elle  n'est,  quoi  qu'on  fasse,  que  la  volonté  de  quelques 
individus,  et  que,  serait-elle  la  volonté  unanime, 
elle  ne  serait  encore  que  la  volonté  d'une  somme 
d'individus,  c'est-à-dire  une  volonté  individuelle 
qui  n'aurait  aucun  droit  de  s'imposer  à  celui  qui 
s'insurgerait  contre  elle...  On  a  compris  que  l'homme 
ne  peut  avoir  de  droits  naturels  individuels,  parce 
qu'il  est  par  nature  un  être  social  et  que,  si  l'homme 
a  des  droits,  il  ne  peut  les  tirer  que  du  milieu  social 
et  non  les  lui  imposer.  » 

Nul  ne  se  peut  soustraire  aux  suggestions  du  po- 
sitivisme et  même  à  ses  impératives  formules. 
u  Quand  nous  ne  pensons  pas  comme  lui,  convient 
M.  Lévy-Bruhl,  nous  pensons  d'après  lui.  »  Dans 
son  dernier  livre,  M.  Alfred  Loisy,  qui  a  trop  long- 
temps suivi  la  discipline  catholique  pour  se  suffire 
de  la  négation,  ne  fait  que  reprendre,  avec  beaucoup 
de  littérature  brumeuse,  et  sans  lui  donner  la  base 
inébranlable  des  dogmes  positifs,  les  affirmations 
de  la  religion  de  l'humanité. 

Dans  les  deux  gros  volumes  de  son  Traité  de  so- 
ciologie générale,  M.  Vilfredo  Pareto  croit  innover 
une  «  méthode  expérimentale  »,  et  il  ne  fait  que  re- 
prendre la  méthode  de  filiation  qui,  suivant  Comte, 
est  propre  à  la  sociologie. 

M.  Georges  Valois,  ainsi  que  son  maître  Georges 
Sorel,  professent  une  sainte  horreur  du  comtisme. 
Mais,  quoiqu'ils  en  aient,  ils  ne  peuvent  rester  dans 
le  bon  sens  en  opposition  avec  celui  qui  Ta  systéma- 
tisé définitivement.  Dans  sa  louable  tentative  de 
donner  enfin  une   doctrine  économique  à  YAction 


50  UN    MAÎTRE  I    AUGUSTE    COMTE 

française,  M.  G.  Valois  le  marque  fréquemment.  Il 
vient  même  de  répéter,  mot  pour  mot,  le  principal 
article  du  programme  positiviste  :  «  Incorporation 
du  prolétariat  à  la  société  moderne.  »  Mais  pourquoi 
n'en  pas  indiquer  la  source  ?  Je  gage  que  le  probe 
écrivain  qu'est  G.  Valois  n'y  eût  pas  manqué  s'il 
s'était  agi  de  Proudhon,  de  Georges  Sorel,  voire  de 
Léon  Daudet... 

On  pourrait  multiplier  les  exemples  à  l'infini.  Il 
convient  de  terminer  en  montrant  comment  se  pose 
en  adversaire  de  Comte  un  savant  distingué, 
M.  G.  Urbain,  dans  un  «  Essai  de  discipline  scienti- 
fique »,  publié  cette  année  même  par  la  Grande 
Revue.  Voici  ce  que  ce  spécialiste,  s'efforçant  aux 
généralisations,  croit  avoir  découvert  contre  le  posi- 
iivisme  :  «  En  définitive,  on  n'explique  pas  parce 
qu'on  compare.  Toute  tentative  d'explication  des 
phénomènes  est  hasardeuse  et  extra-scientifique. 
Ainsi,  contrairement  à  ce  que  l'on  suppose  générale- 
ment, il  est  plus  facile  de  prophétiser  que  d'expli- 
quer avec  quelque  certitude...  Donc,  savoir  positi- 
vement, ce  n'est  pas  expliquer,  mais  prévoir...  La 
prévision  est  la  fin  réelle  de  la  science...  La  faculté 
de  prévoir  esl  précieuse  entre  toutes.  Sans  elle,  il 
est  impossible  de  s'adapter  aux  circonstances. . .  C'est 
aux  fins  d'adaptation  que  la  prévision  est  néces- 
saire. »  Or  il  eût  trouvé  cela,  et  bien  autre  chose 
encore,  sans  exténuer  sa  substance  grise,  en  feuille- 
tant le  limpide  Discours  sur  V esprit  positif  que  Comte 
adressait  aux  prolétaires  en  i844- 

En  vérité,  je  ne  vois  qu'un  courant  qui  reste  in- 
demne de  tout  affluent  comliste.  C'est  Dada.  Autant 
dire  l'imbécillité  et  le  néant. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  0 1 

X 
Quelques-uns  des  mobiles  de  la  résistance. 

Si  nous  avons  une  postérité;  c'est-à-dire  si  le  posi- 
tivisme refoule  la  barbarie  en  faisant  la  cohésion  de 
toutes  les  forces  d'intelligence,  d'ordre  et  de  pro- 
grès, cette  postérité  ne  comprendra  pas  la  résis- 
tance butée  à  Comte  et  sa  doctrine  en  cet  instant 
tragique  où  la  civilisation  se  désagrège  dans  une  in- 
dicible anarchie.  Elle  ne  s'expliquera  point  ces  réti- 
cences, ces  tentatives  de  déviation,  ces  divagations 
malveillantes,  ces  haines  suicides  qui  se  coalisent 
pour  retarder  la  diffusion  de  l'idée  salvatrice. 

Mais  un  contemporain  en  discerne  plus  aisément 
les  mobiles.  D'ailleurs,  en  bref,  Comte  les  avait  si- 
gnalés d'avance  :  «  Quoique  la  réorganisation  intel- 
lectuelle et  morale  soit  généralement  désirée,  dit-il, 
son  essor  décisif  soulève  d'activés  antipathies  parmi 
ceux  qui  se  sentiraient  ainsi  forcés  de  régler  leur 
conduite  et  d'abaisser  leurs  prétentions.  » 

Le  positivisme  n'est  pas  une  carrière  facile.  En 
aucun  sens,  il  n'est  un  métier.  S'il  donne  beaucoup, 
il  exige  d'abord  beaucoup  de  nous,  et  constamment. 
Il  n'accorde  aucune  des  satisfactions  immédiates 
que  poursuivent  âprement  les  petits  désirs  des  pe- 
tits hommes  d'un  jour. 

De  plus,  ayant  systématisé  le  bon  sens,  Comte  l'a, 
pour  ainsi  parler,  accaparé.  On  ne  peut  que  lui  faire 
écho.  Il  ne  laisse  à  comprendre  que  sa  pensée  qui 
contient  tout.  Et  c'est  trop,  pour  qui  veut  seulement 


52  UN    MAÎTRE  I    AUGUSTE   COMTE 

briller,  parvenir.  Il  y  faut  des  disciples,  alors  que 
tous  veulent  paraître  des  maîtres,  ne  serait-ce  qu'une 
heure.  Jl  y  faut  l'intelligence  et  la  docilité  qui,  pré- 
sentement, semblent  incompatibles. 

«  On  ne  pardonne  guère  aux  grands  génies  d'en 
savoir  tant,  disait  d'Alembert  ;  on  veut  bien  ap- 
prendre quelque  chose  d'eux  sur  un  sujet  donné, 
mais  on  ne  veut  pas  être  obligé  à  réformer  toutes 
ses  idées  sur  les  leurs.  »  Or,  au  début  de  sa  carrière, 
Comte  a  précisé  qu  «  il  s'agit  de  la  plus  grande  ré- 
volution qui  puisse  jamais  avoir  lieu  dans  l'espèce 
humaine  ». 

L'ampleur  d'une  telle  synthèse  rend  inaccessible, 
à  la  première  lecture,  l'œuvre  de  Comte.  Or,  n'en 
saisir  qu'une  partie,  c'est  la  méconnaître  ou  la  dé- 
naturer. En  embrassant  l'ensemble,  on  découvre 
que  dans  chaque  parcelle  est  le  tout.  Et  il  vaut 
mieux  qu'il  en  soit  ainsi.  Peu  de  cerveaux  en  pour- 
raient supporter  la  coruscalion.  Il  y  faut  revenir, 
s'entraîner... 

L'incompréhension  effarante  des  intellectuels  qui 
n'y  ont  consacré  qu'une  lecture  hâtive  et  le  plus  sou- 
vent partielle  nous  en  avertit.  Tout  de  même,  les 
niaiseries  de  ceux  qui  s'y  sont  appliqués  avec  achar- 
nement, mais  qui,  faute  de  pouvoir  entendre  l'es- 
prit, s'en  tiennent  à  la  lettre  coranique  en  réduisant 
la  doctrine  vivante  à  un  automatisme  verbal  ana- 
logue aux  moulins  à  prière  des  Thibétains.  Certes, 
étant  sincère,  leur  touchante  dévotion  n'est  pas 
vaine.  Elle  démontre,  à  tout  le  moins,  l'aptitude  du 
positivisme  à  s'étendre  même  aux  races  retardées. 

Pour  les  sciences  physiques,  on  accepte  volon- 
tiers que   ce   qui   est  démontrable  n'a  pas  besoin 


UNE    DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  53 

d'être  constamment  démontré  :  pourquoi  ne  pas 
étendre  cette  confiance  apaisante  aux  sciences  poli- 
tiques et  morales?  Les  catholiques  sont  rares  qui 
ont  lu  les  Épîtres  de  saint  Paul  et  les  Sommes  de 
saint  Thomas  d'Aquin.  Les  autres  en  sont-ils  moins 
bons  croyants?  Ainsi,  les  prolétaires  et  les  femmes 
peuvent  comprendre  le  positivisme  par  le  cœur,  et 
mieux  que  les  lettrés. 

Une  telle  synthèse  —  j'y  reviens  —  ne  s'assimile 
pas  en  quelques  jours.  Aussi  le  commun  des  scri- 
bouillards préfère-t-il  acquérir  le  génie  en  écoutant 
chanter  les  fauvettes  des  jardins  du  Luxembourg  ou 
en  ingurgitant  des  bocks. 

La  pensée  est  despotique.  On  ne  la  rejette,  point  à 
son  gré  du  cerveau  dont  elle  s'empare.  Un  journa- 
liste qui  venait  d'étudier  pendant  plusieurs  mois  le 
Système  de  politique  m'avouait  que,  depuis  l'illumi- 
nation qu'il  en  avait  reçue,  sa  besogne  quotidienne 
lui  était  plus  malaisée.  Une  synthèse  qui  ne  laisse 
rien  en  dehors  de  son  étreinte  nous  contraint.  Le 
pittoresque,  le  paradoxe,  l'originalité  de  l'expression, 
tout  ce  qui  est  le  clinquant,  tous  les  trucs  du  métier 
d'écrire  se  dérobent  à  l'appel.  Dès  lors,  il  faut  se 
soumettre  au  réel.  Plus  de  rêverie  qui  fait  illusion, 
qu'on  puisse  prendre  ou  faire  passer  pour  l'éclair  du 
génie.  Tout  est  relié.  Les  mots  ne  parviennent  plus 
à  celer  la  sottise  ou  le  charlatanisme.  Dans  les  limites 
qu'on  sait  désormais  infranchissables,  tout  devient 
clair.  En  résumé,  l'intellectualisme  ne  peut  plus  être 
une  profession  lucrative. 

L'anarchie  mentale  part  de  l'égocentrisme  méta- 
physique et,  s'étant  accrue  de  tout  le  limon  putride 
des  bas  instincts,  elle  y  retourne  pour  le  développer. 


34  UN   MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

C'est  ainsi  que  le  romantisme  littéraire,  l'idéologie 
révolutionnaire  ont  exalté  l'égolâtrie  des  lettrés. 
Tout  lycéen  qui  n'est  pas  absolument  crétin  —  et 
encore  !  —  ne  vise  rien  moins  qu'à  être  chef  d'école. 
D'instinct,  il  se  prononcera  donc  contre  une  doctrine 
qui  replace  hommes  et  choses  à  leur  rang. 

Même  pour  les  esprits  plus  sérieux,  le  positivisme 
ne  laisse  point  d'être  gênant.  Comment  s'y  distin- 
guer? Par  exemple,  pour  un  savant,  comment  accep- 
ter la  classification  des  sciences  ?  Les  physiciens  ne 
veulent  pas  être  au-dessous  des  biologistes,  et  ceux- 
ci,  des  sociologues.  Tout  dernièrement  encore,  un 
périodique,  en  quête  d'un  programme  pour  donner 
corps  à  des  intentions  contradictoires,  lança  la 
«  biocratie  ».  Rétrogradant  d'un  siècle,  jusqu'à  Ca- 
banis et  Gall,  l'inventeur  se  croit  un  savant  et  un 
homme  d'avant-garde.  Ainsi  de  tant  de  théories, 
plus  ou  moins  scientifiques,  qui  s'allument  au  firma- 
ment du  battage  pour  s'éteindre  après  un  engoue- 
ment éphémère. 

Au  reste,  les  purs  savants,  avec  non  moins  d'ar- 
deur malévole,  participent  à  la  résistance.  Car  la 
science  est  de  lois  non  de  faits,  comme  Ta  montré 
Comte  en  nous  invitant  à  «  élaguer  beaucoup 
d'acquisitions  oiseuses  ».  Et  ces  acquisitions  aussi 
futiles  que  fugaces,  c'est  le  pain  quotidien,  la  raison 
d'être  de  tous  ces  manœuvres  de  laboratoiie,  les 
places,  les  titres,  l'Institut,  et  —  gloire  !  —  un  pi- 
quet d'infanterie  pour  être  conduit  au  cimetière  ! 

L'hostilité  la  plus  légitime,  certes,  et  la  moins 
nocive,  parce  que  la  plus  franche,  c'est  celle  des  ca- 
tholiques. 

Sans  doute,   nul    n'a    magnifié   l'Église  comme 


UNE   DIRECTION  :    LE  POSITIVISME  55 

Comte.  Il  Ta  proclamée,  dans  sa  constitution  et  sa 
pensée,  «  le  chef-d'œuvre  de  la  sagesse  humaine  ». 
Mais  convenons  que  l'expression  positiviste  de  cette 
admiration  blesse  un  croyant  qui  veut  que  cette 
Église  soit  d'origine  divine.  Toute  sa  foi  est  là,  et 
son  ressort.  Si  l'Église  n'était  pas  essentiellement 
théologique,  le  positivisme  lui  eût  succédé  sans  bri- 
sure, sans  cet  interrègne  spirituel  prolongé  durant 
lequel  la  civilisation  menace  d'être  emportée  par  la 
frénésie  des  idéologies  révolutionnaires.  Car,  en  dé- 
finitive, le  vrai  catholicisme,  la  religion  humaine, 
universelle,  et  donc  relativiste,  c'est  le  positivisme. 

A  cet  égard,  Comte  est  bien  «  l'héritier  des  grands 
docteurs  de  l'Église  »,  ainsi  que  Ta  reconnu  un  de 
ses  détracteurs.  Parmi  les  croyants,  seules  les 
hautes  intelligences  en*  peuvent  convenir,  et  celles- 
là  sont,  partout,  extrêmement  rares.  Aussi  la  plu- 
part des  bigots  sont-ils  moins  navrés  par  l'abjecte 
anticléricalisme  d'un  Taxil  ou  l'athéisme  matéria- 
liste d'un  Le  Dantec  que  par  un  positiviste  qui  suit 
le  précepte  de  Y  Imitation  :  «  Il  y  a  beaucoup  de 
choses  qu'il  importe  peu  ou  qu'il  n'importe  point  à 
l'âme  de  connaître.  » 

A  propos  des  catholiques,  Comte  écrivait  à  Stuart 
Mill  :  «  Nous  pouvons  rendre  bonne  et  pleine  justice 
à  tous  nos  adversaires,  et  ils  ne  peuvent  aucunement 
nous  le  rendre  sans  renoncer  à  leurs  vains  prin- 
cipes. » 

Néanmoins,  il  proposa  de  fonder  la  ligue  univer- 
selle de  tous  ceux  qui  ont  une  religion  contre  les 
barbares  qui  n'en  ont  pas.  Le  20  février  1857,  son 
disciple  Sabatier  sollicita  une  entrevue  à  cet  effet 
avec  le  général  des  Jésuites  à  Rome,  le  P.  Bex;  mais 


t'N   MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

celui-ci  ignorait  jusqu'au  nom  du  philosophe  qu'il 
confondait  avec  l'économiste  Charles  Comte  et  jugea 
qu'il  était  suffisant  de  le  mettre  en  rapport  avec  un 
sous-ordre,  le  P.  Robillon.  Les  pourparlers  s'en  tin- 
rent à  des  préliminaires  insignifiants.  «  Nous  sommes 
très  touchés  des  sentiments  que  vous  avez  à  notre 
égard,  déclara  le  P.  Robillon,  mais  nous  ne  pouvons 
accepter  aucun  ralliement  avec  vous.  Soyons  amis  et 
agissons  chacun  de  notre  côté  (i).n 

Comte  a  toujours  recommandé  à  ceux  qui  ont  des 
besoins  théologiques  ou  métaphysiques  de  revenir  à 
l'Eglise.  Pour  ma  part,  j'ai  relevé  plusieurs  exemples 
d'obéissance  à  ce  sage  conseil.  De  jeunes  prolé- 
taires, soustraits  par  le  positivisme  aux  pires  sug- 
gestions de  l'anarchisme,  n'ont  ppu  se  tenir  à  un 
humanisme  héroïque.  Ils  ont  demandé  le  baptême. 
Certains  positivistes  insuffisants  ou  trop  suffisants 
gagneraient  à  les  imiter.  Ils  rendraient  service  au 
positivisme.  Un  converti  écrivait  un  jour  dans  la 
revue  l'Action  française  :  «  C'est  le  positivisme  qui 

(1)  En  1874,  Littré  relatait  dans  sa  revue,  la  Philosophie 
positive  : 

<>.  M.  T.  Tittoni,  de  Rome,  m'écrit  qu'aune  vente  publique 
il  vient  d'acheter  un  exemplaire  du  Catéchisme  positiviste  de 
M.  Comte  portant  ces  mots  :  «  à  M.  Bex,  général  des  Jé- 
«  suites,  offert  par  l'auteur.  Auguste  Comte.  Paris,  le  16  Aris- 
c<  tote  69  »  ;  et  m'envoyant  un  fac-similé  de  l'épigraphe,  il  me 
demande  si  cela  est  authentique.  Cela  est  authentique,  en 
effet...  Cet  exemplaire  recueilli  par  M.  Tittoni,  lors  de  la 
vente  du  mobilier  des  Jésuites,  porte  la  preuve  de  la 
méprise  de  M.  Comte  à  l'égard  de  ces  conservateurs  dont 
la  célèbre  Société  est  la  plus  haute  expression  :  il  n'est 
même  pas  coupé.  » 

Ce  que  Littré  appelle  une  méprise  ne  fut  peut-être  qu'une 
entreprise  prématurée. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  57 

sauvegarda  en  moi  l'essentiel  de  mon  catholicisme 
quand  j'eus  la  regrettée  sottise  den  renier  l'Église 
et  les  formes...  Si  Ton  admet  que  ce  grand  maître 
(Auguste  Comte)  aima  son  prochain  comme  lui- 
même,  et  que,  de  cet  amour  seul..., dérivent  ses  ten- 
tatives et  sa  doctrine,  —  on  y  vérifie  au  bien  qu'elles 
ont  fait  et  au  service  qu'elles  m'ont  rendu,  que  Comte, 
le  positiviste,  mais  l'homme  aimant  et  de  bonne  vo- 
lonté, sert  mieux  de  chemin  à  la  Grâce  que  les  pré- 
dicants  pharisiens,  ignorantsou  insincères,  ironiques 
ou  méfiants...  »  F.  Brunetière  était  donc  dans  le 
vrai,  profondément,  en  invitant  les  catholiques  à 
utiliser  le  positivisme. 

Comte  ne  voulait  pas  détruire  ce  qui  n'est  pas 
remplacé,  ce  qui  n'a  pas  cessé  de  vivre  et  d'être 
bienfaisant.  Ses  disciples,  à  tout  le  moins  ceux  qui 
ne  considèrent  point  que  le  positivisme  dispense 
d'être  intelligents,  partagent  celte  large  compré- 
hension. Et  d'autant  plus  que  la  religion  de  l'huma- 
nité n'a  pas  encore  ses  cadres,  son  sacerdoce,  ses 
institutions,  ses  temples,  et  ne  sera  pas  en  mesure, 
avant  longtemps,  de  les  avoir. 

La  croissance  sociale,  par  rapport  à  notre  courte 
existence,  est  très  lente.  Le  positivisme  religieux 
exige  donc  de  ses  adeptes,  présentement,  un  hé- 
roïsme spirituel  constant.  Chacun  doit  édifier  le 
temple  de  l'humanité  dans  son  propre  cœur  et,  sans 
autre  abri,  affronter  la  tempête. 

Et  cela  est  impossible  notamment  aux  esprits  qui 
ont  des  dispositions  bien  moins  à  étendre  les  vérités 
humaines  qu'à  embellir  celles  qui  sont  reçues.  En- 
tendons les  poètes  et  les  artistes,  et  les  plus  nobles. 
C'est  pourquoi  un  Ch.  dePomairols,  qui  fut  d'abord 


r)8  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

positiviste,  un  Péguy,  un  Ernest  Psichari,  et  A.  Retté, 
Claudel,  Francis  Jammes,  Henri  Ghéon,  Gasquet, 
tant  d'autres,  sont  revenus  au  catholicisme.  Là  seu- 
lement, ils  ont  tiré  d'eux  tout  ce  qu'ils  pouvaient 
donner.  Il  faut  le  génie  d'un  Dante  pour  intégrer 
dans  une  œuvre  d'art  des  émotions  qui  n'ont  com- 
mencé à  pénétrer  l'àme  collective  que  depuis  mille 
ans.  Sans  doute,  il  y  a  aussi  la  littérature  révolu- 
tionnaire. Mais  qu'on  ne  s'y  trompe  point  :  cela  re- 
monte encore  plus  loin,  aux  temps  de  la  confuse 
préhistoire.  Encore  que  les  talents  d'expression  ne 
soient  pas  moindres,  le  tolstoïsme  d'un  Romain  Rol- 
land, le  cocasse  bergsonisme  d'un  Henri  Bataille, 
le  romantisme  dégénéré  d'un  Barbusse,  quelles  per- 
nicieuses niaiseries  !  C'est  la  nuit  dans  l'égout. 

Il  est  donc  tout  naturel  que  les  artistes  ne  vien- 
nent pas  au  positivisme  d'emblée,  et  même  qu'ils  s'y 
opposent.  Des  concepts  et  des  sentiments  encore 
tout  intellectuels  n'inspirent  ou  n'accordent  point 
l'inspiration  avec  les  émotions  populaires  (1).  N'ou- 
blions point  que  le  catholicisme  n'a  eu  ses  cathé- 
drales, son  art  et  sa  philosophie  que  mille  ans  après 
saint  Paul. 

Ce  nonobstant,  le  théologisme  préalable  qu'exige 
l'Église  est  une  impossibilité  irréductible  pour  beau* 


(1)  On  m'objectera  que  Pascal  et  les  jésuites,  accordés  là- 
dessus,  conseillent  de  faire  les  gestes  de  la  foi.  Mais  non 
pour  l'acquérir:  pour  la  retrouver.  Il  s'agit  d'un  réveil  du 
subconscient.  Voici  un  fait  caractéristique  et  qui  intéressera 
35  chiàtres.  Chez  quelques  positivistes  frappés  d'aliéna- 
tion mentale  qu'il  m'a  été  donné  d'observer  directement,  la 
régression  intellectuelle  consécutive  s'est  toujours  mani- 
festée par  des  accès  de  mysticisme  théologique. 


UNE    DIRECTION   î    LE    POSITIVISME  59 

coup,  et  de  plus  en  plus.  Le  catholicisme  athée  de 
Jules  Soury  est  une  position  absurde.  Si  je  n'avais 
approché  rémouvante  sincérité  de  cette  âme  bizarre 
et  malheureuse,  bourrelée  par  un  effroyable  pessi- 
misme, je  dirais  que  ce  ne  peut  être  qu'une  atti- 
tude. 

Comte  écrivait  à  sa  sœur  Alix,  fervente  catho- 
lique, le  26  janvier  1849  5  «  Il  existe  déjà  Un  grand 
nombre  d'esprits,  dans  toutes  les  classes  de  la  so- 
ciété, pour  lesquelles  les  croyances  théologiqùes  ont 
perdu  tout  emprise,  et  cette  classe  tend  à  s'accroître 
chaque  jour.  C'est  là  un  fait  évident,  que  personne 
aujourd'hui  ne  saurait  contester.  Or  mes  travaux  ne 
s'adressent  directement  qu'à  de  tels  esprits,  pour 
les  tirer  de  la  dangereuse  anarchie  qu'y  produit  la 
chute  des  anciennes  convictions  que  je  m'efforce  de 
réparer  en  érigeant  des  convictions  nouvelles...  Car 
enfin,  faut-il  donc  que,  par  suite  de  l'impuissance 
de  la  religion  proprement  dite  sur  de  telles  intelli- 
gences, on  les  laisse  dépourvues  de  toute  culture 
morale,  et  discipiinables  seulement  par  les  moyens 
matériels?  Ce  ne  serait  pas  plus  prudent  que  chari- 
table. Qu'on  me  laisse  donc  moraliser  et  discipliner 
librement,  parla  saine  philosophie,  ceux  qui  ne  lais- 
sent plus  aucune  prise  aux  procédés  théologiques.  » 

Dans  une  autre  lettre  à  la  même,  il  blâme  tout 
prosélytisme  «  indiscret  ou  déplacé,  qui  ne  pourrait 
être  que  nuisible  ».  Et  il  ajoute  :  «  Dans  la  déplo- 
rable anarchie  où  notre  vie  doit  s'accomplir,  chacun 
n'a  qu'une  seule  manière  vraiment  noble  et  heureuse 
de  tendre  au  triomphe  légitime  de  ses  propres  prin- 
cipes :  c'est  de  remplacer  des  discussions  stériles  ou 
dangereuses  par  une  concurrence  active  et  salutaire. 


60  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

Luttons  donc  à  qui  de  nous  deux  éprouvera  les  meil- 
leurs sentiments  et  pratiquera  la  meilleure  conduite. 
Que  cette  sainte  émulation  soit,  pour  chacun,  la 
seule  manière  de  faire  prévaloir  les  principes  qui  le 
dirigent,  et  sur  lesquels  la  discussion  ne  doit  jamais 
porter  directement.  » 

Tant  que  les  mécréants  n'étaient  que  des  libertins, 
les  vertus  du  théologisme  n'en  étaient  que  plus 
manifestes.  Mais  il  n'en  est  plus  ainsi  quand  le 
doute  s'empare  des  plus  nobles  natures. 

Moins  une  institution  sociale  peut  le  bien,  plus 
elle  permet  le  mal.  Elle  cherche,  dès  lors,  à  se  sou- 
tenir par  les  éléments  inférieurs  toujours  plus  nom- 
breux. On  craint  que  l'Église  en  soit  là.  En  tout  cas, 
son  déclin  s'accélère.  On  peut  encore,  dans  les  pe- 
tites gazettes  bigotes,  calomnier  Comte  ;  mais  il  est 
flagrant  que  le  pape  n'a  pu  arrêter  ni  même  atténuer 
l'atroce  carnage  qui  vient  d'ensanglanter  l'Europe. 
Son  implacable  neutralité  fut  une  abdication  que 
les  circonstances  lui  imposaient.  Il  a  conscience 
quil  ne  canalise  plus  les  forces  brutes.  Il  sait  qu'il 
ne  se  maintient  encore  que  par  les  puissances  d'op- 
pression et  l'ignorance  des  masses.  Et  il  convient 
de  le  louer  de  s'appuyer  sur  ses  seuls  étais,  car  il 
reste,  malgré  tout,  la  plus  grande  autorité  morale. 

Pour  éviter  surtout  la  périlleuse  transition  méta- 
physique, Comte  s'est  efforcé  de  ménager  un  che- 
min de  velours  entre  le  théologisme  finissant  et  le 
positivisme  naissant.  Aussi  n'a-t-on  pas  manqué  de 
l'accuser  de  parodier  le  catholicisme,  alors  qu'il  le 
prolonge  ou  l'élève  (1).  Mais,  pour  les  natures  dé- 

(1)  De  même,  certains  érudits,  ignorants  des  méthodes 


UNE    DIRECTION  '.    LE    POSITIVISME  61 

biles,  les  difficultés  sont  plus  grandes  que  ne  l'ima- 
ginait le  robuste  optimisme  de  Comte.  Ceux  qui, 
délibérément,  désertent  l'Église  ne  vont  point,  sauf 
exception,  au  positivisme,  mais  s'enlisent  dans  les 
marécages  métaphysiques.  Et  ils  y  sont  entraînés 
par  un  torrent  d'insanités  égocentriques  qui,  déjà,  a 
détruit  et  roulé  dans  ses  flots  dévastateurs  les  quais, 
les  balises  et  les  écluses  du  spirituel,  suprême  régu- 
lateur des  forces  matérielles. 

positives  et  de  la  loi  de  filiation  historique,  ont  pu  accuser 
le  catholicisme  d'avoir  emprunté  sa  morale,  ses  rites,  ses 
symboles,  et  même  l'essentiel  de  ses  dogmes,  au  paga- 
nisme. 


DEUXIÈME  PARTIE 
LA  DOCTRINE 


I 
La  base  dogmatique. 

Le  positivisme  comprend  tout  ce  que  l'homme 
peut  percevoir,  concevoir  et  prévoir.  Il  n'a  d'autres» 
limites  que  celles  de  la  pensée  disciplinée,  rapportée 
à  Thumanité.  «  Positif  »  signifie  donc,  à  la  fois  : 
«  réel,  utile,  certain,  précis,  organique,  relatif  et 
même  sympathique  ». 

Pour  Comte,  «  le  dogmatisme  est  l'état  normal 
de  l'intelligence  humaine  ». 

Les  lois  scientifiques  les  mieux  démontrées,  il  ne 
les  considère  point  comme  des  vérités  objectives 
absolues,  mais  comme  des  vérités  nécessaires  à 
notre  théorique  comme  à  notre  pratique.  Il  en  fait 
la  base  dogmatique  —  indestructible  —  de  sa  doc- 
trine. C'est  pourquoi  son  disciple  Pierre  Laffitte  di- 
sait :  «  Ne  voit-on  pas  qu'en  voulant  mettre  ce  degré 


( 


64  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

de  précision  dans  la  représentation  de  phénomènes 
dont  l'infinie  complication  nous  échappera  éternelle- 
ment, nous  risquons  de  perdre  tout  le  bénéfice  de 
nos  plus  grandes  découvertes  scientifiques,  qui  con- 
sistent .précisément  dans  l'institution  de  lois,  c'est-à- 
dire  de  formules  mettant  dans  notre  espril  l'idée  de 
/  constance  aux  lieu  et  place  de  l'idée  de  variété,  nous 
rendant  simple  la  vue  d'un  monde  qui  effraie  l'esprit 
par  la  multiplicité  de  ses  détails,  donnant  enfin  à 
notre  action  une  étendue  d'autant  plus  grande 
qu'elle  embrasse  des  phénomènes  plus  nombreux. 
Qu'on  cite  donc  une  loi  dont  on  puisse  dire  qu'elle 
reproduit  fidèlement  la  réalité?  Toutes  ne  sont-elles 
point  de  simples  approximations  que  l'on  a  modi- 
fiées et  améliorées  incessamment,  jusqu'au  jour  où 
a  pratique  les  a  déclarées  suffisantes  et  où  nous 
avons  pu,  d'après  elles,  prévoir  l'avenir  et  pourvoir 
à  ses  nécessités  ?  »  Pierre  Laffitte  alla  jusqu'aux 
extrêmes  conséquences  de  ce  principe  d'ordre  intel- 
lectuel en  reprenant  Regnault  d'avoir  corrigé  la  loi 
de  Mariotte  «  sans  que  la  pratique  l'exigeât  ». 

Des  abstracteurs  de  quintessence  comme  Dur- 
kheim  ou  des  scientistes  comme  Le  Dantec  n'y 
peuvent  rien  entendre.  Le  sens  profond  du  positif 
leur  e^t  étranger. 

Définitivement,  Cumte  a  tracé  les  limites  de  l'in- 
telligence et  indiqué  les  conditions  constantes  de 
son  plus  grand  développement  et  de  sa  fécondité. 

«  La  philosophie,  dit-il,  reconnaît  désormais, 
comme  règle  fondamentale,  que  toute  proposition 
qui  n'est  pas  strictement  réductible  à  la  simple  énon- 
ciation  d'un  fait,  ou  particulier  ou  générai,  ne  peut 
offrir  aucun  sens  réel  et  intelligible.  Les  principes 


UNE    DIRECTION  I    LE    POSITIVISME  65 

qu'elle  emploie  ne  sont  plus  eux-mêmes  que  de  vé- 
ritables faits,  seulement  plus  généraux  et  plus  abs- 
traits que  ceux  dont  ils  doivent  former  le  lien.  Quel 
que  soit  d'ailleurs  le  mode,  rationnel  ou  expérimental, 
de  procéder  à  leur  découverte,  c'est  toujours  de 
leur  conformité,  directe  ou  indirecte,  avec  les  phé- 
nomènes observés  que  résulte  exclusivement  leur 
efficacité  scientifique.  La  pure  imagination  perd 
alors  irrévocablement  son  antique  suprématie  men- 
tale et  se  subordonne  nécessairement  à  l'observation, 
de  manière  à  constituer  un  état  logique  pleinement 
normal...  En  un  mot,  la  révolution  fondamentale 
qui  caractérise  la  virilité  de  notre  intelligence  con- 
siste essentiellement  à  substituer  partout,  à  l'inac- 
cessible détermination  des  causes  proprement  dites, 
la  simple  recherche  des  lois,  c'esL-à-dire  des  rela- 
tions constantes  qui  existent  entre  les  phénomènes 
observés.  » 

Par  la  classification  des  sciences,  la  loi  des  trois 
états,  la  distinction  primordiale  de  l'abstrait  et  du 
concret,  du  pratique  et  du  théorique,  le  relativisme 
fondamental,  les  principes  de  solidarité  et  de  conti- 
nuité sociales,  Comte  démontre  la  constance  des 
rapports  d'où  procède  le  développement  scientifique, 
philosophique  et  moral  de  l'humanité. 

Sa  classification  d'après  la  complexité  croissante 
et  la  généralité  décroissante  de  l'objet  propre  à 
chaque  science  signale  à  la  fois  la  dépendance  et 
l'autonomie  de  chacune  des  sciences  par  rapport  à 
celle,  plus  simple,  qui  la  précède.  Soit:  la  mathéma- 
tique, l'astronomie,  la  physique,  la  chimie,  la  bio- 
logie, la  sociologie,  enfin  la  morale.  Ainsi,  dès 
l'abord,  le  matérialisme  se  trouve  écarté,  qui  se  ré- 


66  UN    MAO-RE  :    AUGUSTE    COMTE 

duit  en  somme  à  définir  le  plus  par  le  moins,  le  su- 
périeur par  l'inférieur,  notamment  la  sociologie  par 
la  biologie  ou,  plus  vicieusement  encore,  comme 
les  socialistes,  le  tout  par  la  partie,  la  morale  par 
l'économique. 

En  fondant  la  sociologie,  seule  susceptible  d'une 
«  véritable  universalité  »,  Comte  a  complété  sa 
coordination  des  sciences.  Car  «  la  progression  or- 
ganique en  général  ne  peut  bien  se  définir  que 
quand  on  connaît  le  dernier  terme  ».  L'unité  philo- 
sophique exige  «  l'entière  prépondérance  normale 
de  l'un  des  éléments  spéculatifs  sur  tous  les  autres  », 
et  cette  prépondérance  «  n'a  jamais  pu  appartenir 
qu'au  premier  ou  au  dernier  des  six  éléments  philo- 
sophiques ».  C'est  pourquoi  il  nous  faut  choisir 
«  entre  les  deux  marches  contraires  de  notre  esprit, 
l'une  mathématique  et  l'autre  sociologique  ».  La 
première,  qui  vise  à  l'objectif,  ne  peut  réaliser 
l'unité.  La  synthèse  subjective  seule  est  possible  et 
totale.  Car  elle  est  «  la  réaction  de  la  dernière 
science,  celle  de  l'homme  et  de  la  société,  sur  les 
sciences  qui  en  sont  les  préliminaires  ». 

On  voit  que  le  germe  de  toute  la  synthèse  subjec- 
tive est  déjà  levé  dans  le  Cours  de- philosophie,  comme, 
d'ailleurs,  dans  les  premiers  opuscules  de  jeunesse. 
Comte  a  toujours  suivi  la  même  ligne.  Ce  sont  les 
disciples  infidèles  qui  ont  dévié  ou  n'ont  pas  compris. 
De  même,  quand  Stuart  Mill  reproche  à  Comte,  en 
outre,  ce  vice  intellectuel  «  français  »  de  systéma- 
tiser, «  11  est  clair,  comme  lui  répond  Fouillée,  que 
la  systématisation  est  l'œuvre  même  de  la  philoso- 
phie. »  Il  n'est  même  aucune  démarche  de  la  pensée 
ou  de  l'acte  qui  n'exige  au  préalable  une  systématisa- 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  67 

tion  quelconque.  Récemment  encore,  M.  Fr.  Paulhan 
a  soutenu  avec  de  fortes  raisons  que  nous  sentons, 
agissons  et  pensons  par  système. 

D'abord,  Comte  avait  fait  de  la  morale  une  sec- 
tion de  la  sociologie.  En  1848,  poursuivant  l'éla- 
boration de  la  synthèse  subjective,  il  reconnut  qu'il 
devait  en  faire  une  science  détachée.  «  La  sociologie 
étudie  la  structure  et  l'évolution  des  êtres  collectifs 
formés  par  l'homme.  La  morale  étudie,  au  contraire, 
l'homme  individuel  en  tant  que  développé  pour  et 
par  les  êtres  collectifs  :  famille,  patrie,  humanité.  » 
Elle  est  donc  à  la  fois  la  plus  complexe  et  la  moins 
générale  des  sciences,  ce  qui  la  place  au  sommet  de 
la  hiérarchie. 

Dans  sa  Philosophie  première,  en  deux  volumes, 
Pierre  Laffitte(i)  a  enseigné  les  quinze  grandes  lois 
générales  de  l'entendement  énumérées  ainsi  par 
Comte  : 

Tableau  des  quinze  grandes  lois  de  philosophie 
première  ou  principes  universels  sur  les- 
quels repose  le  dogme  positif  : 

Premier  groupe,  Autant  objectif  que  subjectif. 

1.  Former  l'hypothèse  la  plus  simple  et  la  plus  sym- 
pathique que  comporte  l'ensemble  des  renseignements 
â  représenter. 

2.  Concevoir  comme  immuables  les  lois  quelconques, 
qui  régissent  les  êtres  d'après  les  événements. 

3.  Les    modifications   quelconques    de    l'ordre   uni* 

(1)  On  doit  aussi  à  cet  érninent  disciple  l'étude  des  Grands 
types  de  Vhumanité  et  divers  opuscules  qu'on  trouve  à  la 
Librairie-Bibliothèque  Auguste-Comte,  16,  rue  Saint-Séverin. 


68  UN   MAÎTRE  .'    AUGUSTE   COMTE 

versel  sont  bornées  à  l'intensité  des  phénomènes  dont 
l'arrangement  demeure  inaltérable. 

Premier  sous-groupe,  Relatif  à  l'état  statique 
de  l'entendement. 

1.  Subordonner  les  constructions  subjectives  aux 
matériaux  objectifs. 

u2.  Les  images  intérieures  sont  toujours  moins  vives 
et  moins  nettes  que  les  impressions  extérieures. 

3.  Toute  image  normale  doit  être  prépondérante  sur 
celles   que    l'agitation    cérébrale    fait    simultanément 


Deuxième  sous-groupe,  Relatif  à  l'effort  dynamique 
de  l'entendement. 

\.  Chaque  entendement  présente  la  succession  de 
trois  états  :  fictif,  abstrait,  et  positif,  envers  les  con- 
ceptions quelconques,  avec  une  vitesse  proportionnée 
à  la  généralité  des  phénomènes  correspondants. 

2.  L'activité  est  d'abord  conquérante,  puis  défensive, 
et  enfin  industrielle. 

3.  La  sociabilité  est  d'abord  domestique,  puis  ci- 
vique, et  enfin  universelle,  suivant  la  nature  propre  à 
chacun  des  trois  instincts  sympathiques. 

Troisième  groupe,  Essentiellement  objectif. 

PREMIER    SOUS-GROUPE 

1.  Tout  état  statique  ou  dynamique  tend  à  persister 
spontanément  sans  aucune  altération,  en  résistant  aux 
perturbations  extérieures  (Kepler). 

2.  Un  système  quelconque  maintient  sa  constitution 
active  ou  passive,  quand  ses  éléments  éprouvent  des 
mutations  simultanées,  pourvu  qu'elles  soient  exacte- 
ment communes  (Galilée). 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  69 

3.  Il  y  a  toujours  équivalence  entre  la  réaction  et 
l'action,  si  leur  intensité  est  mesurée,  conformément 
à  la  nature  de  chaque  conflit  (Huyghens,  Newton). 

DEUXIÈME   SOUS-GROUPE 

i.  Subordonner  toujours  la  théorie  du  mouvement  à 
celle  de  l'existence,  en  concevant  tout  progrès  comme 
le  développement  de  l'ordre  correspondant,  dont  les 
conditions  quelconques  régissent  les  mutations  qui 
constituent  l'évolution. 

2.  Tout  classement  positif  doit  procéder  d'après  la 
généralité  croissante  ou  décroissante,  tant  subjective 
qu'objective. 

3.  Tout  intermédiaire  doit  être  normalement  subor- 
donné aux  deux  extrêmes,  dont  il  opère  la  liaison. 

Pour  éclaircir  l'insuffisant  résumé  qui  précède,  il 
convient  aussi  d'avoir  sous  les  yeux  le  tableau  défi- 
nitif, également  dressé  par  Comte,  delà  philosophie 
seconde. 


Division  historique. 


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Philosophie  naturelle. 

(Ordre  extérieur.) 


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(Ordre  humain.) 


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UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  7l 

II 

La  sociologie. 

Dans  la  Mission  sociale  de  la  philosophie  positive, 
Hector  Denis  a  fait  cette  judicieuse  remarque  : 
«  Toutes  les  sciences  préparent  à  la  science  so- 
ciale :  mais  il  faut  faire  un  pas  de  plus  encore  et 
dire  :  toutes  les  sciences  sont  les  éléments  d'une  science 
unique,  celle  de  V humanité.  En  les  coordonnant,  on 
dirige  réellement  toutes  les  forces  mentales  déli- 
vrées du  tourment  de  l'absolu  vers  la  connaissance 
et  l'amélioration  de  la  société.  Quand  on  se  place  au 
sommet  de  cet  édifice  des  connaissances  humaines, 
dans  la  science  sociale,  qu'en  embrassant  un  à  un 
les  éléments  qui  concourent  à  la  former,  on  redes- 
cend de  degré  en  degré  jusqu'aux  limites  du  savoir, 
jusqu'aux  propriétés  les  plus  générales  de  la  ma- 
tière, on  est  frappé  de  la  simplicité,  de  la  grandeur 
et  de  la  fécondité  de  cette  partie  maîtresse  de 
l'œuvre  d'Auguste  Comte.  » 

Le  sommet  de  la  philosophie  positive  est  donc  la 
sociologie.  Comte  a  défini  son  objet  et  fixé  la  mé- 
thode de  filiation  qui  lui  est  propre.  «  On  ne  peut 
bien  apprécier  ce  qui  est  sans  le  rattacher  d'une  part 
à  ce  qui  a  été,  d'une  autre  à  ce  qui  sera.  »  L'his- 
toire est  «  le  préambule  nécessaire  de  la  vraie  science 
sociale  ».  Et  un  disciple,  le  docteur  C.  Hillemand 
dira  justement  de  ce  Maître  incomparable  :  «  Il  est  le 
premier  historien  qui  sache  introduire  le  pointde  vue 
relatif  en  histoire  et  reconnaître  que  tous  les  modes  de 


i2  UN    MAITRE  *.    AUGUSTE    COMTE 

penser,  non  seulement  les  théories  propres  à  chaque 
science,  mais  encore  les  croyances  religieuses  les 
plus  contraires  à  nos  connaissances  actuelles,  ont 
représenté,  pour  .l'époque  où  elles  furent  conçues, 
les  moins  imparfaites  approximations  possibles  de 
la  réalité  des  choses.  » 

Mais  il  y  a  aussi  le  projet  de  l'avenir.  Là  surtout, 
il  n'y  a  de  motif  supérieur  de  savoir  que  «  pour 
prévoir  afin  de  pourvoir  ». 

A.  Comte  discernera  donc,  dans  le  social,  la  sta- 
tique de  la  dynamique,  plus  exactement  de  la  ciné- 
matique, ce  qui  est  modifiable  de  ce  qui  ne  l'est 
point.  De  même  que  pour  la  connaissance,  il  déter- 
mine les  limites  de  l'action.  Des  esprits  superficiels, 
incapables  de  comprendre  que  cette  détermination 
est  le  propos  de  toute  philosophie,  en  ont  fait  grief  à 
Comte.  Il  n'y  a  que  la  démence  qui  n'accepte  point 
de  bornes.  Dira-t-on  que  celles-ci  restreignent  trop 
le  champ  de  la  pensée,  de  l'action  et  du  sentiment? 
Mais  un  génie  incomparable  comme  Comte  n'a  pas 
eu  trop  d'un  immense  labeur  ininterrompu  (sauf 
de  1826  à  1828  par  la  maladie)  de  quarante  ans  pour 
le  parcourir.  Ceux  qui  ont  l'outrecuidance  de  cher- 
cher des  voies  nouvelles  ne  peuvent,  hors  de  l'hu- 
main, que  divaguer. 

Nous  ne  pouvons  connaître  que  les  rapports  con- 
stants des  choses.  Pour  être  efficaces,  toutes  nos  re- 
cherches doivent  porter  là  seulement.  De  même, 
dans  le  social,  nous  ne  pouvons  agir  que  sur  l'in- 
tensité des  phénomènes  statiques,  «  dont  l'arrange- 
ment demeure  inaltérable  »,  et  l'allure  des  phéno- 
mènes cinématiques  :  voilà  la  sagesse  apaisante,  uni- 
fiante qui  nous  confère  le  maximum  de  lumière  et  de 


tJNE   DIRECTION  !    LE   POSITIVISME  73 

force,  et  nous  préserve  des  aberrations  révolution- 
naires. 

Gomme  l'avait  établi  Broussais  en  biologie,  Comte 
nous  enseigne  que  «  le  phénomène  modificateur  est 
toujours  de  même  nature  que  le  phénomène  modifié  » , 
Au  surplus,  la  modilieabililé  n'est  jamais  que  sub- 
jective, par  rapporta  l'homme. 

Enfin,  le  positivisme  «  dispose  à  développer  les 
conséquences  au  lieu  de  discuter  les  principes  ». 
Quand  on  aura  enfin  admis  que  la  nature  est  le  roc 
de  fatalité  contre  lequel  se  fracassent  toutes  les  agi- 
tations des  orgueilleuses  révoltes,  l'action  sociale 
obtiendra  toute  son  efficacité.  Car  c'est  là  notre  part 
de  liberté,  où  peuvent  s'exercer  l'héroïsme,  le  génie 
et  la  sainteté.  11  n'est  que  de  l'ordonner. 

On  n'octroie  tout  son  pouvoir  à  l'action  qu'en 
«  améliorant  l'agent  ».  C'est  pourquoi  l'éducation 
sera  toujours  «  le  premier  des  arts  ».  Pour  Comte, 
c  l'ordre  constitue  sans  cesse  la  condition  fondamen- 
tale du  progrès  ;  et,  réciproquement,  le  progrès  de- 
vient le  but  nécessaire  de  l'ordre  ».  La  devise  poli- 
tique du  positivisme  sera  donc  :  Ordre  et  progrès, 
c'est-à-dire  liaison  et  extension,  car  extension  sans 
liaison,  c'est  dispersion.  «  Tout  ordre  réel  est  spon- 
tanément modifiable  d'après  son  propre  exercice.  » 
Et  d'autant  plus  que  les  phénomènes  sont  plus  com- 
pliqués. Les  relations  sociales  sont  donc  les  plus 
modifiables.  Pourtant,  notre  intervention  pour  les 
maintenir  ou  les  améliorer  reste  stérile,  sinon  no- 
cive, quant  aux  lois.  La  soumission  à  ces  lois  infran- 
gibles est  la  base  universelle  et  permanente  du  per- 
fectionnement physique,  biologique,  social  et  moral. 
«  Toute  notre  sagesse  théorique  et  pratique  consiste 

6 


/4  UN    MAITRE  !    AUGUSTE    COMTE 

à  profiter  de  la  subordination  naturelle  des  phéno- 
mènes les  plus  nobles  envers  les  plus  grossiers  pour 
instituer  Je  perfectionnement  universel  en  augmen- 
tant la  consistance  des  uns  et  la  dignité  des  autres.  » 
Voilà  le  style  de  Comte  :  il  est  dénué  d'ornements 
et  d'élégance  ;  mais  sur  ces  cinq  lignes  on  peut 
méditer  pendant  des  mois. 

Ainsi.  1  Tordre  le  plus  noble  dépend  du  plus 
grossier  :  c'est  la  loi  la  plus  universelle  ;  2°  la  soli- 
darité se  subordonne  à  la  continuité  :  c'est  la  loi  so- 
ciologique la  plus  générale.  «  Toute  la  synthèse 
dogmatique,  conclut  Comte,  est  essentiellement  ré- 
ductible au  simple  développement  de  ces  deux  prin- 
cipes corrélatifs.  »  Cette  assise  inébranlable  nous 
préservera  dorénavant  «  des  divagations  analyti- 
ques »,  et,  là-dessus,  nous  pourrons  construire. 

Ou  plutôt  a  conserver  pour  améliorer  »,  car  il  ne 
faut  pas  oublier  que  «  l'ordre  artificiel  consiste  tou- 
jours à  consolider  et  améliorer  l'ordre  naturel  ». 

La  sociologie  substitue  le  point  de  vue  social  au 
point  de  vue  individuel.  A  la  notion  métaphysique 
de  droit,  virulent  ferment  de  toutes  les  convoitises, 
de  toutes  les  haines  de  l'envie,  fomentatrice  de 
tous  les  conflits,  succède  désormais  la  notion  paci- 
fiante et  unifiante,  positive,  de  devoir. 

Nous  naissons  chargés  d'obligations  de  toute 
espèce,  envers  nos  prédécesseurs,  nos  successeurs 
et  nos  contemporains,  dit  Comte.  Elles  ne  font  en- 
suite que  se  développer  ou  s'accumuler,  avant  que 
nous  puissions  rendre  aucun  service.  Sur  quel  fon- 
dement humain  pourrait  donc  s'asseoir  l'idée  de 
droit  qui  supposerait  raisonnablement  une  efficacité 
préalable  ?  Quels   que  puissent  être  nos  efforts,  la 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  75 

plus  longue  vie  bien  employée  ne  nous  permettra 
jamais  de  rendre  qu'une  portion  imperceptible  de  ce 
que  nous  avons  reçu.  Ce  ne  serait  pourtant  qu'après 
une  restitution  complète  que  nous  serions  digne- 
ment autorisés  à  réclamer  la  réciprocité  de  nouveaux 
services.  Tout  droit  humain  est  donc  absurde  autant 
qu'immoral.  » 

Le  «  droit  »  est  aussi  «  immoral  et  anarchique  » 
en  politique  que  la  «  cause  »  est  irrationnelle  et  so- 
phistique «  en  philosophie  ».  «  Chacun  a  des  devoirs, 
et  envers  tous,  mais  personne  n'a  aucun  droit  pro- 
prement dit.  Les  justes  garanties  individuelles  ré- 
sultent seulement  de  cette  universelle  réciprocité 
d'obligations  qui  reproduit  l'équivalent  moral  des 
droits  antérieurs  sans  offrir  leurs  graves  dangers 
politiques.  En  d'autres  termes,  nul  ne  possède  plus 
d'autre  droit  que  celui  de  toujours  faire  son  de- 
voir. » 

Ainsi  la  principale  démarche  de  la  politique  posi- 
tive consiste  à  substituer  partout  des  devoirs  aux 
droits,  comme  celle  de  la  philosophie  est  de  substi- 
tuer les  lois  aux  causes,  «  d'après  l'élimination  radi- 
cale des  volontés  arbitraires,  afin  que  le  relatif 
remplace  l'absolu  ».  Et  dans  une  lettre  à  Pierre  Laf- 
fitte,  Comte  donnait  cette  définition  positive  du  de- 
voir :  «  l'accomplissement  d'une  fonction  par  un 
organe  libre  et  intelligent  ». 

Sous  le  régime  positif,  «  tout  digne  citoyen  de- 
vient donc  un  fonctionnaire  social,  exerçant  à  la  l'ois 
un  office  spécial  et  une  sage  participation  à  l'éco- 
nomie générale.  Confiance  et  responsabilité  consti- 
tuent toujours  la  double  condition  du  service 
humain,  où  l'indépendance  et  le  concours  se  conci- 


76  UN   MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

lient  radicalement.  La  puissance  et  la  richesse  étant 
constamment  rapportées  à  leur  destination  sociale, 
leur  concentration  personnelle  et  leur  juste  invio- 
labilité sont  aussitôt  reconnues  indispensables  à  leur 
efficacité  civique,  où  de  grands  devoirs  exigent  de 
grandes  forces.  C'est  ainsi  que  l'universelle  prépon- 
dérance du  point  de  vue  humain  ennoblit  et  conso- 
lide à  la  fois  l'obéissance  et  le  commandement  ». 

On  le  voit,  pour  Comte,  l'individu  n'est  qu'une 
abstraction,  il  n'y  a  de  réels  que  les  êtres  collectifs, 
la  famille,  la  patrie,  l'humanité.  «  Un  système  quel- 
conque ne  peut  être  formé  que  d'éléments  semblables 
à  lui  et  seulement  moindres.  Une  société  n'est  donc 
pas  plus  décomposable  en  individus  qu'une  surface 
géométrique  ne  l'est  en  lignes  ou  une  ligne  en 
points.  »  L'unité  sociale  la  plus  simple,  c'est  la  fa- 
mille. 

La  théorie  métaphysique  du  moi  n'étreint  qu'un 
fantôme. 


III 
La  psychologie  positive. 

La  psychologie  tenant  de  la  biologie,  de  la  socio- 
logie et  de  la  morale  ne  pouvait  être  déterminée  et 
classée.  Aussi  était-ce  un  lieu  commun,  naguère,  de 
dénoncer  cette  «  lacune  »  du  positivisme. 

On  en  icvient.  Des  thèses  ont  été  soutenues  sur 
l'importance  de  la  psychologie  dans  le  positi- 
visme. 

La  vérité,  c'est  que  Comte  fait  remarquer  qu'en 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  77 

voulant  abstraire  le  psychique  du  vital,  du  social  ou 
du  moral,  on  arrache  ses  racines,  on  le  dénature. 
«  L'esprit  est  devenu  le  sujet  à  peu  près  exclusif 
des  spéculations,  dit-il;  les  facultés  affectives  ont 
été  presque  entièrement  négligées  et  subordonnées 
à  l'intelligence.  »  Et  c'est  «  l'inverse  de  la  réalité  ». 
Il  ajoute  :  «  L'expérience  montre  que  les  affections, 
les  penchants,  les  passions  constituent  les  princi- 
paux mobiles  de  la  vie  humaine.  Il  est  même  cer- 
tain que  les  penchants  les  moins  nobles,  les  plus 
animaux,  sont  habituellement  les  plus  énergiques  et, 
par  suite,  les  plus  influents.  »  On  reconnaîtra  ici, 
et  épars  dans  l'œuvre  entière,  l'essentiel  de  quelques 
théories  récentes  et  célèbres,  notamment  la  psycho- 
physiologie de  Wundt  et  T.  Ribot,  la  psychosocio- 
logie de  Tarde  et  Roberty  (1),  la  psychanalyse  de 
Freud,  voire  l'intuitionnisme. 

A.  Fouillée  reconnaît  que  «  A.  Comte  lui-même, 
tout  en  attaquant  (?)  la  psychologie,  lui  a  rendu  maint 
service  ».  Et  d'abord,  précisément,  celui  de  ne  pas 
la  tronquer. 

Comte  est  un  profond  psychologue.  Son  tableau 
cérébral  suffirait  à  en  témoigner.  Ce  tableau  répartit 
en  trois  groupes  les  fonctions  cérébrales  élémen- 
taires :  cœur,  esprit  et  caractère  :  «  le  cœur  pousse, 
l'esprit  éclaire,  le  caractère  réalise  ».  Le  cœur  com- 
prend les  penchants  ou  sentiments  qui  sont  :  i°  per- 

(1)  Victime  du  bolchevisme  avant  la  lettre,  E.  de  Roberty 
a  été  assassiné  dans  ses  terres,  en  Russie,  au  début  de  la 
guerre.  C'était  un  esprit  alerte  et  vigoureux.  Mais  son  hy- 
perpositivisme  verse  trop  souvent  dans  une  fumeuse  mys- 
tagogie.  Il  y  a  danger,  même  pour  les  plus  fortes  intelli- 
gences généralisatrices,  à  vouloir  dépasser  Comte. 


78  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

sonnels  ou  égoïstes  (intérêt,  ambition)  ;  2°  sociaux 
ou  altruistes  attachement,  vénération,  bonté).  L'es- 
prit comprend  la  conception  (contemplation  con- 
crète et  abstraite  et  méditation  inductive  et  déduc- 
tive  i  et  l'expression.  Le  caractère  comprend  le  cou- 
rage (initiative),  la  prudence  et  la  fermeté.  Enfin, 
les  fonctions  composées  du  cerveau  consistent  dans 
la  combinaison  d'un  ou  de  plusieurs  penchants  avec 
une  conception  (avarice,  amour,  patriotisme,  etc.). 
D'autre  part,  M.  Grimanelli  a  fait  judicieusement 
remarquer  que  sur  iesquinzeloisgénérales  del'enten- 
dement,  il  en  est  au  moins  six  qui  sont  des  lois  psy- 
chologiques. Enfin,  la  mort  seule  a  empêché  Comte 
d'écrire  les  traités  de  psychologie  théorique  et  de 
psychologie  pratique  ou  éducative  que  devaient  être 
le  deuxième  et  le  troisième  volume  de  la  Synthèse 
subjective.  Mais  il  en  a  laissé  le  plan.  Voici  le  pre- 
mier : 


MORALE     THEORIQUE    INSTITUANT    LES     CONNAISSANCES 
DE    LA    NATURE    HUMAINE 

Introduction.  Philosophie  première,  philosophie  se- 
conde, morale  théorique. 

I.  Théorie  cérébrale  (fonctions  intérieures,  fonctions 
ex'érieures,  innervations). 

II.  Théorie  du  Grand  Être  (famille,   patrie,  huma- 
nité). 

III.  Théorie  de  l'unité  (union,  unité,  continuité). 

IV.  Théorie  vitale  (existence,  sanlé,  maladie). 

V.  Théorie  du  sentiment  (personnalité,  sociabilité, 
moralité). 

VI.  Théorie  de  l'intelligence  (raison  abstraite,  rai- 
son concrète,  harmonie  morale). 


UNE    DIRECTION   '.    LE    POSITIVISME  79 

VII.   Théorie   de   l'activité    (pratique,    philosophie, 
poétique). 
Conclusion  :  Synthèse,  sympathie,  religion. 

Le  second  :  plan  de  la  morale  pratique  insti- 
tuant LE  PERFECTIONNEMENT  DE  LA  NATURE  HUMAINE, 

indique  les  modes  d'éducation  propres  à  chacun  des 
âges  de  l'existence  humaine,  consacrés  par  les  sa- 
crements. 

Il  est  certain  que  Comte  n'admet  point  la  pensée 
se  regardant  penser,  ni  l'intellect  sans  organe.  S'il 
retient  de  Gall  ce  qu'en  effet  il  en  faut  retenir,  il  ne 
localise  point  les  facultés  spéciales  et  il  n'absorbe 
point  l'esprit  dans  la  matière.  Au  contraire,  nul 
n'a  mieux  souligné  les  répercussions  du  moral 
sur  le  physique,  celles  des  sentiments  sur  l'intelli- 
gence et  de  la  socialité  sur  la  personnalité.  Il  ne 
verse  donc  ni  dans  l'ontologisme  transcendant,  ni 
dans  l'empirisme  matérialiste.  La  loi  des  trois  états 
est  une  puissante  projection  de  psychologie  histo- 
rique. 

IV 
La  loi  des  trois  états. 

«  L'esprit  humain,  dit  Comte,  par  sa  nature,  em- 
ploie successivement,  dans  chacune  de  ses  recher- 
ches, trois  méthodes  de  philosopher  dont  le  carac- 
tère est  essentiellement  différent,  et  même  opposé  ; 
d'abord  la  méthode  théologique,  ensuite  la  méthode 
métaphysique  et  enfin  la  méthode  positive.  De  là 
trois  sortes  de  philosophies  sur  l'ensemble  des  plié- 


80  un  maître  :  AUGUSTE  comte 

noraènes,  qui  s'excluent  mutuellement.  La  première 
est  le  point  de  départ  nécessaire  de  l'intelligence 
humaine,  la  troisième  son  état  fixe  et  définitif,  la 
seconde  est  uniquement  destinée  à  servir  de  transi- 
tion. » 

Les  trois  états  sont  dénommés  aussi  :  fictif,  abs- 
trait, scientifique,  et  le  premier  comporte  trois 
stades  :  fétichisme,  polythéisme,  monothéisme. 

L'évolution  des  concepts  conditionnant  la  marche 
de  l'humanité,  c'est  la  loi  fondamentale  de  la  dyna~ 
mique  sociale.  Elle  a  été  violemment  attaquée.  Elle 
l'est  de  moins  en  moins,  et  par  des  objections  sans 
valeur  philosophique.  La  plus  sérieuse  est  celle  que 
Huxley  et  Renouvier  ont  émise  et  que  vient  de  re- 
prendre pour  son  compte,  croyant  l'avoir  découverte 
au  fond  de  ses  cornues,  un  éminent  chimiste,  c'est- 
à-dire  un  piètre  philosophe,  M.  G.  Urbain:  «  Je 
suppose,  déclare-t-il  en  toute  ingénuité,  que  le  sau- 
vage, qui  pouvait  traverser  la  rivière  à  pied  sec 
lorsqu'elle  était  gelée,  se  rendait  compte  qu'un  froid 
vif  conditionnait  le  phénomène.  S'il  est  certain  qu'il 
rapportait  le  froid  à  quelque  idée  théologique,  il  est 
probable  qu'il  rapportait  au  froid  la  congélation  de 
la  rivière,  et  n'était  pas  ainsi  complètement  dé- 
pourvu d'idées  positives.  Les  idées  théologiques, 
métaphysiques  et  positives  se  sont  superposées  de 
tout  temps  dans  l'esprit  des  hommes.  » 

Mais  Comte  n'a  jamais  dit  le  contraire  —  qui  est 
absurde.  Il  sait  si  bien  que  les  trois  états  coexistent 
et  coexisteront  toujours  qu'il  incorpore  le  fétichisme 
môme  à  la  religion  positive.  La  loi  des  trois  états 
désigne  seulement  la  prédominance  des  méthodes 
c\  (l<'s  directions  dans  chacune  des  disciplines  suc- 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  81 

cessives  et  dans  chaque  propension  de  la  pensée  et 
de  l'action. 

«  La  philosophie  théologique,  dit  Comte,  même 
dans  notre  première  enfance,  individuelle  ou  sociale, 
n'a  jamais  pu  être  universelle  ;  c'est-à-dire  que,  pour 
les  ordres  quelconques  de  phénomènes,  les  faits  les 
plus  simples  et  les  plus  communs  ont  toujours  été 
regardés  comme  essentiellement  assujettis  à  des 
lois  naturelles,  au  lieu  d'être  attribués  à  l'arbitraire 
volonté  des  agents  surnaturels...  Le  germe  élémen- 
taire de  la  philosophie  positive  est  certainement 
tout  aussi  primitif  au  fond  que  celui  de  la  philo- 
sophie théologique  elle-même,  quoiqu'il  n'ait  pu  se 
développer  que  beaucoup  plus  tard.  »  Rien  dans  la 
vie  humaine  ne  pouvant  se  créer  ni  se  détruire  vrai- 
ment, il  s'agit  donc  seulement,  indéfiniment,  d'une 
évolution  et  d'une  involution  graduelles  :  «  L'essor 
final  de  l'esprit  positif  deviendrait  scientifiquement 
incompréhensible  si,  dès  l'origine,  on  n'en  conce- 
vait, à  tous  égards,  les  rudiments  nécessaires.  » 


Le  relativisme  et  les  limites  de  la 
connaissance  objective. 

Après  Renouvier,  Alfred  Fouillée  en  veut  au  posi- 
tivisme de  ne  s'être  pas  égaré  dans  l'épistémologie 
métaphysique  et  de  rester  positif,  entendons  de 
n'avoir  pas  fourni  une  théorie  de  la  connaissance, 
une  théorie  de  la  réalité,  etc. . .  Mais  que  sont  devenues 


82  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

ou  deviendront  tant  de  subtiles  spéculations  sur  les 
origines  et  les  fins,  l'être  en  soi,  les  entités,  le  libre- 
arbitre,  les  idées-forces  de  Fouillée,  l'objectivisme 
absolu  de  Durkheim,  etc.  ?...  Tous  ces  doctes  bavar- 
dages passent,  le  bon  sens  positif  demeure  et  s'in- 
filtre. 

«  Tout  ce  qui  est  un  éternel  sujet  de  discussion, 
a  dit  Voltaire,  est  forcément  pour  nous  d'une  inuti- 
lité éternelle.  »  Et  Diderot  accentue  :  «  Je  considère 
avec  Spinoza  toute  méditation  sur  l'au-delà  et  sur 
la  mort  comme  inutile,  vaine  et  déprimante.  »  Le 
positivisme  s'en  tient  à  cette  sage  résignation.  Sa 
théorie  de  la  connaissance  lui  est  propre,  elle  est 
positive,  entendons  historique  et  sociale. 

Des  scientistes,  que  l'éclat  des  allumettes  qu'ils 
frottent  dans  leurs  cryptes  éblouissent  jusqu'à  l'aveu- 
glement, s'imaginent  que  des  vues  plus  ou  moins  ingé- 
nieuses sur  la  composition  de  la  matière,  la  nature  de 
l'énergie,  la  conception  du  temps,  ou  moins  encore,  la 
découverte  d'un  corps  nouveau,  remettent  en  ques- 
tion la  définitive  synthèse  positive.  Comte  ne  s'est 
pas  préoccupé  de  savoir  si  la  locomotive  qui  mène  le 
train  serait  alimentée  par  le  bois,  la  houille,  l'élec- 
tricité ou  le  mazout.  Il  a  construit  la  machine,  il  a 
posé  les  rails  et,  par  là,  il  a  tracé  la  route.  Les 
techniciens  qui  perfectionnent  la  machine  ont  leur 
utilité;  mais  à  la  condition  expresse  de  ne  pas  dé- 
railler. 

D'autres,  qui  s'acharnent  à  des  recherches  imbé- 
ciles, soutiennent  qu'ils  découvrent  ainsi,  parfois, 
des  applications  heureuses.  S'il  est  vrai,  il  est  indu- 
bitable que  ces  découvertes  ou  d'autres,  plus  fé- 
condes, eussent  été  faites  aussi  bien  si  le  travail  de 


UNE    DIRECTION  '.    LE    POSITIVISME  83 

laboratoire  était  organisé  pour  le  service  humain. 
Mais,  de  toute  façon,  l'ordre  spirituel  importe  beau- 
coup plus.  Mieux  aurait  valu,  par  exemple,  que  tant 
d'inventions,  qui  ont  rendu  la  guerre  si  meurtrière, 
eussent  attendu  des  temps  moins  anarchiques;  ou 
encore  que  la  connaissance  de  la  composition  chi- 
mique des  étoiles  ait  été  quelque  peu  différée,  mais 
que  les  grandes  lois  de  la  sociologie  statique  et  même 
cinématique  fussent  moins  ignorées  ou  moins  mé- 
connues. 

«  La  foi  positive  expose  directement  les  lois  effec- 
tives des  divers  phénomènes  observables,  dit 
A.  Comte,  tant  intérieurs  qu'extérieurs,  c'est-à-dire 
leurs  relations  constantes  de  succession  et  de  simi- 
litude, qui  nous  permettent  de  les  prévoir  les  uns 
d'après  les  autres.  Elle  écarte,  oomme  radicalement 
inaccessible  et  profondément  oiseuse,  toute  re- 
cherche sur  les  causes  proprement  dites,  premières 
ou  finales,  des  événements  quelconques.  Dans  ces 
conceptions  théoriques,  elle  explique  toujours  com- 
ment et  jamais  pourquoi.  Mais,  quand  elle  indique 
les  moyens  de  diriger  notre  activité,  elle  fait,  au 
contraire,  prévaloir  constamment  la  considération 
du  but,  puisqu'alors  l'effet  pratique  émane  certaine- 
ment d'une  volonté  intelligente.  » 

D'autre  part,  «  la  destination  pratique  de  la  systé- 
matisation subjective  détermine  sa  nature  théo- 
rique ». 

Comte  a  délimité  la  sphère  de  l'activité,  de  la 
sensibilité  et  de  l'intelligence  humaines.  C'est  tout 
l'humain.  Et  donc  tout  le  social.  Loin  de  restreindre 
la  puissance  humaine,  cette  sage  humilité  élargit 
l'intelligence,  avive  la  sensibilité  et  surexcite  l'éner- 


84  ON    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

gie.  Peut-être  y  a-t-il  autre  chose.  Et  si  l'angoisse 
métaphysique  est  vraiment  une  maladie  morale, 
peut-être  est-elle  incurable.  Mais  on  en  peut  dire 
autant,  pour  le  social,  du  crime  et  du  suicide.  Raison 
de  plus  pour  observer  la  rigoureuse  hygiène  que 
nous  prescrit  Comte.  Jamais  les  jeux  de  l'imagination 
débridée  ne  sont  aussi  néfastes  qu'aux  époques 
troublées.  L'humain  est  peu  de  chose,  dites-vous? 
Eh  bien  !  emplissez-le  d'abord.  Jusqu'ici  un  Comte 
seul  y  est  parvenu.  S'il  surgit  un  génie  plus  puis- 
sant qui  prolonge  la  route,  ce  ne  sera  qu'en  partant 
de  Comte,  comme  lui-même  est  parti  d'Aristote  et 
de  saint  Paul. 

VI 
Du  relativisme  à  la  méthode  subjective. 

Le  positivisme,  suivant  le  conseil  de  Vauvenar- 
gues,  regarde  «  humainement  les  choses  ».  Enten- 
dons, en  ayant  pleinement  conscience  de  les  regarder 
humainement.  Car,  au  vrai,  nous  ne  pouvons  les  voir 
qu'avec  nos  yeux,  nos  sens  d'homme  social.  Le  théo- 
logisme,  qu'il  soit  fétichiste,  païen,  juif  ou  chrétien, 
ne  peut  se  dégager  de  l'anthropomorphisme.  La  plus 
nébuleuse  métaphysique  se  condense  en  égocen- 
trisme.  «  A  parler  strictement,  dit  Comte,  il  n'y  a 
point  de  phénomène  dans  notre  expérience  qui  ne 
soit  humain  au  sens  le  plus  vrai,  et  cela  non  seule- 
ment parce  que  c'est  l'homme  qui  en  prend  connais- 
sance, mais  aussi  parce  que,  d'un  point  de  vue  pu- 
rement objectif,  l'homme  résume  en  lui  toutes  les 
lois  du  monde,  comme  les  anciens  l'ont  bien  senti.  » 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  85 

L'essence  de  l'être  est  insaisissable  à  notre  entende- 
ment. Nous  ne  percevons  que  des  phénomènes, 
c'est-à-dire  l'aspect  des  choses  et  leurs  enchaîne- 
ments. C'est  ce  processus  régulier  que  nous  appelons 
des  lois.  Il  n'importe,  d'ailleurs,  que  de  généraliser 
pour  abstraire  cette  constance  de  la  variété  instable 
et  confuse.  C'est  la  tâche  de  la  véritable  science.  On 
l'a  dit  :  il  n'est  de  science  que  du  général. 

«  Une  carrière  n'est  pas  un  édifice.  »  La  science 
n'est  pas  l'accumulation  désordonnée  des  matériaux 
ou  l'érudition  stérile.  Les  «  manœuvres  de  labora- 
toire »  et  les  «  confectionneurs  de  mémoires  »  s'en 
font  accroire. 

Les  sciences  ont  une  fonction,  et  c'est  de  servir; 
une  destination,  et  c'est  de  prévoir.  La  prévision 
nous  permet  de  pourvoir.  Là  se  borne  la  mission  des 
savants.  Pour  animer  l'homme,  il  faut  autre  chose. 
«  Il  n'existe  qu'une  seule  science,  dit  Comte,  celle 
de  Thumanité,  envers  laquelle  toutes  les  auties 
études  réelles  ne  constituent  que  les  préambules 
indispensables,  dont  la  spécialité  actuelle  ne  peut 
être  corrigée  que  par  cette  destination  continue.  » 

C'est  ici  que  la  synthèse  unifiante  se  complète.  Le 
Cours  n'a  été  qu'un  «  préambule  ». 

Certes,  on  l'a  vu,  il  n'y  a  plus  à  ergoter  sur  la  pré- 
tendue antinomie  des  deux  méthodes  et  la  dualité 
de  l'œuvre  comtiste.  Le  Cours  expose  déjà  l'utilité 
logique  des  hypothèses,  l'importance  des  besoins 
esthétiques  et  religieux  de  l'idéalité  et  annonce  sans 
ambiguïté  la  synthèse  subjective  dont  la  sociologie 
posera  les  assises.  «  Notre  constitution  logique,  dit 
Comte,  ne  saurait  être  complète  et  durable  que  par 
une  intime  combinaison  des  deux  méthodes.  » 


86  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

Au  surplus,  la  logique  subjective  ne  consiste  point, 
comme  atlectait  de  le  supposer  Littré,  dans  le  débri- 
dement  de  l'imagination.  Il  s'agit  essentiellement  de 
régler  l'activité  en  systématisant  le  point  de  vue 
humain;  mais  en  s'appuyant  toujours  sur  la  base 
objective.  La  classification  des  sciences  implique  ce 
primat  de  la  sociologie  et  plus  parfaitement  de  la 
morale  dans  tous  les  ordres  de  la  connaissance. 

L'unité  réelle  n'est  pas  l'unité  logique. 

Auguste  Comte  définit  la  logique  positive:  «  Le 
concours  moral  des  sentiments,  des  images  et  des 
signes,  pour  nous  inspirer  les  conceptions  qui  con- 
viennent à  nos  besoins  moraux,  intellectuels  et  phy- 
siques. »  Sa  formule  générale  est  donc  :  «  Induire 
pour  déduire,  afin  de  construire.  »  Ou  encore  : 
"  Abstraire  pour  généraliser,  afin  de  systématiser.  » 

C'est  d'après  une  systématisation  d'ensemble  que 
le  but  peut  être  nettement  fixé,  cependant  que  les 
forces  qui  y  concourent  sont  reconnues  et  leur  con- 
vergence organisée.  «  Quand  on  renonce  franche- 
ment à  l'absolu,  on  sent  que,  pour  nous,  la  vérité 
consiste  toujours  à  établir  une  suffisante  harmonie 
entre  nos  conceptions  subjectives  et  nos  impressions 
objectives,  en  subordonnant  d'ailleurs  un  tel  équi- 
libre à  l'ensemble  de  nos  besoins  privés  et  publics.  » 

Ainsi,  les  moyens  seront  toujours  subordonnés  au 
but.  «  Toute  la  philosophie  consiste  à  constituer  une 
harmonie  durable  entre  l'abstrait  et  le  concret.  » 

Aussi  nos  spéculations  systématiques  ne  doivent- 
elles  pas  avoir  d'autre  fin  que  de  «  consolider,  autant 
que  possible,  l'unité  spontanée  de  notre  entende- 
ment, en  constituant  la  continuité  et  l'homogénéité 
de  nos  diverses  conceptions,  de  manière  à  satisfaire 


UNE   DIRECTION  !    LE   POSITIVISME  87 

également  aux  exigences  simultanées  de  l'ordre  et 
du  progrès,  en  nous  faisant  retrouver  la  constance 
au  milieu  de  la  variété  ».  Entendons  :  la  loi,  dont  la 
découverte  et  même  la  seule  recherche  nous  délivrent 
de  l'obsession  —  aussi  contraire  à  notre  propre  équi- 
libre mental  qu'à  l'ordre  social  —  des  causes  pre- 
mières. 

«  Tous  les  sophismes  de  l'orgueil  ne  sauraient 
empêcher  l'esprit  positif  de  reconnaître  que  toute 
révolte  émane  des  impulsions  personnelles.  Il  faut 
aspirer  à  l'unité  sympathique  pour  apprécier  la  di- 
gnité de  la  soumission,  comme  principale  base  du 
perfectionnement  moral.  » 

Le  positivisme  dissipe  à  jamais  l'absurde  croyance 
à  l'infaillibilité  de  la  raison  individuelle  qui  provo- 
qua la  funeste  insurrection  des  vivants  contre  les 
morts,  de  l'un  contre  tous,  et  dont  sourdent  les  nom- 
breux courants  de  l'égocentrisme  dissolvant. 

Pas  de  vérité  en  dehors  de  l'humain.  Pas  de  dia- 
lectique ni  de  symboles  qui  puissent  saisir  le  vrai 
absolu  et  constituer  l'unité  réelle.  Pas  de  raisonne- 
ments, de  littérature  ou  d'éloquence  qui  puissent 
l'évoquer.  L'ordre  spirituel  ne  peut  être  institué  que 
si,  avant  tout,  nous  ne  posons  que  les  questions  qui 
seules  comportent  des  solutions  efficaces  et  per- 
mettent des  démonstrations.  Autrement,  rien  n'ar- 
rête les  divagations.  Tout  est  discuté.  «  Notre  ten- 
dance spontanée  à  former  nos  opinions  d'après  les 
espérances  ou  les  craintes  résultées  de  nos  désirs  » 
n'a  plus  de  frein. 

Récemment,  M.  Georges  Aimel  invitait  les  Fran- 
çais à  réapprendre  à  bien  penser.  Pour  bien  penser, 
il  faut,  premièrement,  se  soumettre  aux  faits  tels 


88  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

qu'ils  nous  apparaissent  dans  leurs  rapports  con- 
stants, puis  s'évertuer  à  réaliser  l'accord  de  notre 
conduite  synergique  avec  nos  pensées  synthétiques 
et  nos  affections  sympathiques.  En  un  mot,  il  faut 
èîre  rallié  et  relié. 

L'image  qui  l'évoque  dans  notre  cerveau  est  indif- 
férente :  la  vérité  intelligible  pour  l'homme  ne  peut 
être  qu'humaine.  C'est  l'idée  sociale  qui  meut  l'en- 
semble, qui  oblige  l'individu,  soit  par  la  persuasion, 
soit  par  la  contrainte,  qui  s'approfondit  en  instincts, 
qui  se  dynamise  en  sentiments. 

Notre  existence  ne  prend  un  sens  que  si  nous  la 
considérons  comme  vouée  au  perfectionnement  uni- 
versel, en  élevant  «  au  premier  rang  le  perfectionne- 
ment moral  caractérisé  surtout  par  la  subordination 
de  la  personnalité  à  la  sociabilité  ».  C'est  par  là  que 
nous  nous  incorporons  vraiment  à  l'humanité  que 
Comte  définit  :  «  l'ensemble  des  êtres  passés,  futurs 
et  présents  qui  concourent  librement  à  perfectionner 
l'ordre  universel  ». 


VII 
La  synthèse  subjective. 

I  est  son  relativisme  positif  qui  a  conduit  Comte  à 
cette  élaboration  de  la  synthèse  subjective.  11  n'en 
est  pas  de  plus  complète  et  qui  satisfasse  mieux  le 
cœur  et  l'esprit,  ni  de  plus  exaltante  pour  toutes  les 
énergies  altruistes.  Il  n'y  a  qu'à  en  aménager  tou- 
jours mieux  les  parties  et  —  plus  tard  —  à  les  embel- 
lir. 


UNE    DIRECTION  :    LE  POSITIVISME    .  89 

«  La  systématisation  des  sentiments  humains  est 
la  suite  nécessaire  de  celle  des  idées  et  la  base  indis- 
pensable de  celle  des  institutions.  »  Pour  régler  les 
pensées,  les  sentiments  et  les  actes,  il  faut  une  syn- 
thèse. Et  d'autant  plus  complète  que  la  société  de- 
vient plus  complexe.  «  La  religion  est  un  consensus 
normal  pour  l'âme  équivalant  à  la  santé  pour  le 
corps.»  La  foi,  c'est-à-dire  la  confiance,  l'assenti- 
ment, l'humilité,  la  grâce  socialisante,  est  «  la  plus 
grande  vertu  sociale  ». 

Comte  ayant  coordonné  —  et  lui  seul  était  en 
mesure  de  le  faire  —  l'ensemble  des  connaissances 
humaines,  il  ne  visera  point  à  une  unité  objective 
qu'il  juge  illusoire.  Dès  la  première  leçon  de  son 
cours,  il  l'a  déclaré  :  «  Je  crois  que  les  moyens  de 
l'esprit  humain  sont  trop  faibles  et  l'univers  trop 
compliqué  pour  qu'une  telle  perfection  scientifique 
soit  jamais  à  notre  portée,  et  je  pense,  d'ailleurs, 
qu'on  se  forme  généralement  une  idée  très  exagérée 
des  avantages  qui  en  résulteraient  nécessairement, 
si  elle  était  possible...  La  philosophie  positive  serait 
sans  donte  plus  parfaite  s'il  pouvait  en  être  ainsi. 
Mais  cette  condition  n'est  nullement  indispensable  à 
sa  formation  systématique,  non  plus  qu'à  la  réalisa- 
tion de  ses  grandes  et  heureuses  conséquences.  Il 
n'est  pas  nécessaire  que  la  doctrine  soit  une,  il  suf- 
fit qu'elle  soit  homogène.  » 

Mais  l'unité,  précisément,  fut  l'aspiration  con- 
stante de  l'humanité.  «  L'ordre  est  dans  l'unité.  » 
Dans  l'introduction  de  la  Synthèse  subjective,  Comte 
a  formulé  magnifiquement  les  trois  données  de  l'é- 
ternel et  universel  problème  que  n'avaient  pu  ré- 
soudre les  synthèses  partielles  —  donc  impuissantes 


90  UN    MAITRE  :    AUGUSTE   COMTE 

contrel'analysedissolvante  —  etprovisoires:«  Subor- 
donner le  progrès  à  l'ordre,  l'analyse  à  la  synthèse 
et  l'égoïsme  à  l'altruisme  :  tels  sont  les  trois  énoncés, 
pratique,  théorique  et  moral,  du  problème  humain, 
dont  la  solution  doit  constituer  une  unité  complète 
et  stable.  Respectivement  propre  aux  trois  éléments 
de  notre  nature,  ces  trois  modes  distincts  de  poser 
une  même  question  sont  non  seulement  connexes, 
mais  équivalents,  vu  la  dépendance  mutuelle  entre 
l'activité,  l'intelligence  et  le  sentiment.  Malgré  leur 
coïncidence  nécessaire,  le  dernier  énoncé  surpasse 
les  deux  autres  comme  étant  seul  relatif  à  la  source 
directe  de  la  commune  solution,  car  l'ordre  suppose 
l'amour,  et  la  synthèse  ne  peut  résulter  que  de  la 
sympathie;  l'unité  théorique  et  l'unité  pratique  sont 
donc  impossibles  sans  l'unité  morale  :  ainsi  la  reli- 
gion est  aussi  supérieure  à  la  philosophie  qu'à  la 
politique.  Le  problème  humain  peut  finalement  se 
réduire  à  constituer  l'harmonie  affective,  en  dévelop- 
pant l'altruisme  et  en  comprimant  l'égoïsme;  dès 
lors,  le  perfectionnement  se  subordonne  à  la  conser- 
vation et  l'esprit  de  détail  au  génie  d'ensemble.  » 

Ainsi,  le  positivisme,  ne  pouvant  se  compléter  que 
par  la  synthèse  subjective,  aboutit  à  la  religion. 


VIII 
La  religion  positive. 

«  En  lui-même,    dit  Comte,  le  nom  de  religion 
indique  l'état  de  complète  unité  qui  distingue  notre 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  91 

existence,  à  la  fois  personnelle  et  sociale,  quand 
toutes  ses  parties,  tant  morales  que  physiques,  con- 
vergent habituellement  vers  une  destination  com- 
mune. Ainsi  ce  terme  équivaudrait  au  mot  synthèse, 
si  celui-ci  n'était  point,  non  d'après  sa  propre  struc- 
ture, mais  suivant  un  usage  presque  universel,  limité 
maintenant  au  seul  domaine  de  l'esprit,  tandis  que 
l'autre  comprend  l'ensemble  des  attributs  humains. 
La  religion  consiste  donc  à  régler  chaque  nature 
individuelle  et  à  rallier  toutes  les  individualités,  ce 
qui  constitue  seulement  deux  cas  distincts  d'un  pro- 
blème unique.  » 

Une  religion  comporte  : 

i°  Un  dogme,  qui  est  une  philosophie  ayant  pour 
base  une  cosmogonie  ;  dans  le  positif,  la  coordination 
du  savoir. 

2°  Un  culte,  qui  est  un  appel  aux  fatalités  exté- 
rieures et  finalement,  dans  le  positif,  un  effort  col- 
lectif de  nous  y  adapter  en  nous  améliorant. 

3°  Enfin,  un  régime,  qui  discipline  nos  actes  en 
s'inspirant  des  croyances  propulsives.  Dans  le  posi- 
tif seulement,  tout  est  rapporté  à  la  réalité  suprême 
qu'est  Thumanité. 

Pour  la  religion  de  l'humanité,  le  dogme  sera 
donc  la  sociologie  ;  le  culte,  la  sociolâtrie,  c'est-à- 
dire  l'éducation  de  la  bonté  et  de  la  beauté  ;  et  le 
régime,  la  sociocratie,  c'est-à-dire  Tordre  pour  le 
progrès. 

Exprimant  l'humanité  parvenue  à  la  conscience 
d'elle-même,  «  la  doctrine  positiviste  ne  pourrait 
pas  uevenir  universelle  si,  malgré  ses  principes  anti- 
théologiques,  son  esprit  relatif  ne  lui  procurait  né- 
cessairement des  affinités  essentielles  avec  chaque 


92  UN    MAITRE  !    AUGUSTE   COMTE 

croyance  capable  de  diriger  passagèrement  une 
partie  quelconque  de  l'humanité  ».  Et  donc,  grâce 
à  ce  large  syncrétisme  initial,  aucun  schisme,  héré- 
sie, fanatisme  à  redouter.  Le  positivisme  admet  l'er- 
reur inévitable,  qui  souvent  ramène  à  une  vérité 
plus  profonde  alors  que  les  minuties  de  l'exactitude 
des  apparences  égarent  ;  aussi  les  défaillances  iné- 
vitables del'égoïsme  vital  et  l'ignorance  inéluctable. 
La  lettre  ne  saurait  étouffer  l'esprit.  Le  Catéchisme 
positiviste  n'est  pas  un  Koran.  C'est  une  lumière  qui 
alimente  et  renouvelle  la  projection  de  notre  propre 
esprit  toujours  en  marche. 

S'il  lisait  et  recommandait  la  lecture  de  Y  Imitation 
comme  «  un  guide  journalier  pour  étudier  et  per- 
fectionner notre  nature  »,  jusqu'à  ce  que  «  le  posi- 
tivisme accomplisse,  en  invoquant  l'humanité,  la 
synthèse  morale  et  poétique  ébauchée  par  le  catho- 
licisme au  nom  de  Dieu  »,  Comte  se  garde  du  quié- 
tisme  en  plaçant  toujours  l'action  et  la  pensée  au- 
dessus  de  la  contemplation.  Celle-ci  doit  surtout 
«  systématiser  l'affection  et  Faction  ».  «  Toute  consis- 
tance, dira-t-il  encore,  est  interdite  aux  sentiments 
qui  ne  sont  point  assistés  par  des  convictions.  »  Pré- 
voyant ses  candides  et  incompréhensifs  disciples 
exotiques,  il  condamne  donc  «  la  dégénération 
affective  qui  dispose  à  négliger  les  œuvres  pour 
ne  cultiver  que  les  inspirations  ».  Il  ne  nous  prescrit 
pas  la  dévotion,  c'est-à-dire  l'automatisme  de 
l'amour,  l'attitude  de  la  méditation  ;  mais  le  dé- 
vouement actif. 

Pas  de  foi  sans  culte,  certes,  et  pas  de  culte  sans 
rite;  mais,  à  l'heure  présente,  pour  cette  religion 
qui  doit  devenir  celle  de  «  quiconque  n'en  peut  plus 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  93 

avoir  d'autre  »,  il  n'est  que  l'action  sociale.  «  Tra- 
vailler, c'est  prier  »,  disaient  les  moines  militants  du 
moyen  âge. 

Néanmoins,  Comte  est  allé  plus  loin.  Il  a  précisé, 
intrépidement,  les  détails  du  culte*  futur.  Son  génie 
s'y  est  manifesté  à  l'égal  de  sa  sainteté.  Il  a  pu  sus- 
citer en  lui  l'extase  d'une  parfaite  communion.  Cela 
lui  est  personnel.  Toute  autre  tentative  d'instaura- 
tion du  culte  serait  prématurée,  artificielle,  et  sans 
portée. 

Le  rite  est  la  poésie  du  geste.  Primitivement, 
c'étaient  des  danses  hiératiquement  lascives.  Mais  il 
faut,  comme  pour  l'art,  que  l'idée  exaltée  par  les 
rites  soit  passée  dans  le  subconscient,  et  sentimen- 
talisée.  C'était  le  cas  pour  Comte,  qui  avait  vécu  sa 
doctrine  dans  les  siècles,  qui  la  vivait  dans  la  pos- 
térité la  plus  lointaine,  dont  l'existenee  même  repro- 
duisait en  raccourci  l'évolution  collective  et  se  pro- 
jetait dans  l'avenir  infini.  Ce  n'est  pas  le  nôtre,  sur- 
tout à  l'heure  angoissante  que  nous  vivons. 

Il  convient  donc,  en  suivant  respectueusement  la 
pensée  profonde  du  Maître,  de  ne  retenir  de  la  reli- 
gion de  l'humanité  que  ce  qu'en  peuvent  accepter 
et  ce  qu'en  exigent  les  pressantes  nécessités  de  l'ac- 
tion immédiate.  Le  surplus  viendra  par  surcroît,  — 
du  dedans.  A  vouloir  forcer  ses  effusions  et  à  se 
croire  obligé  de  considérer  «  les  Pensées  d'une  fleur  » 
de  Clotilde  de  Vaux  comme  un  chef-d'œuvre  de 
poésie,  on  ridiculise  Comte  et  son  admirable  doc- 
trine. La  niaiserie  ne  fortifie  pas  la  vénération. 

Il  n'est  d'unité  que  par  l'altruisme.  «  Notre  bonheur 
et  notre  mérite  consistent  surtout,  dit  Comte,  à 
nous  rapprocher  autant  que  possible  de  cette  unité 


94  UN   MAÎTRE  t    AUGUSTE   COMTE 

dont  l'essor  graduel  constitue  la  mesure  du  vrai  per- 
fectionnement personnel  ou  social.  »  Seule,  la  puis- 
sance d'aimer  est  infinie.  George  Eliot  disait  que 
Comte  a  illuminé  notre  vie  en  lui  donnant  cette  des- 
tination nouvelle. 

Dans  une  solide  étude  sur  «  la  logique  de  l'hé- 
roïsme »,  M.  Jules  de  Gaultier  remarquait  que  «  la 
volupté  n'est  pas  dans  les  choses,  mais  dans  le  pou- 
voir d'éprouver  de  la  joie  à  l'occasion  des  choses  ». 
La  culture  systématique  de  la  sympathie  nous  fera 
trouver  des  joies  indicibles  dans  le  bonheur  des 
autres. 

Parce  qu'elle  est  la  religion  du  bonheur  humain, 
la  positivité  est,  fondamentalement,  celle  de  la  paix 
et  de  la  bonté.  Non  pas  cette  humanitairerie  fratri- 
cide et  parricide  des  bas  démagogues,  ce  pacifisme 
ignoble  des  marchands  ploutocrates  qui  incendient 
le  monde  pour  mieux  écouler  chez  les  sauvages  ou 
les  bolchevistes  leurs  stocks  de  cotonnades,  d'acier 
ou  de  Bibles  ;  non  pas  cette  bonté  poussive,  pas- 
sive, négative,  qui  fuit  devant  le  mal  et  l'encourage, 
qui  prend  toujours,  stupidement,  le  parti  de  l'hypo- 
crisie ;  mais  l'humanisme  qui  unit,  mais  le  paci- 
fisme qui  dissipe  les  brumes  du  droit,  qui  commence 
d'abord  par  supprimer  les  guerres  pour  le  droit,  ci- 
viles ou  ethniques  ;  mais  l'amour  saint  qui  s'affirme, 
qui  fonce,  qui  se  compromet  éperdument,  qui  chasse 
les  vendeurs  du  temple  avec  une  trique  et  refoule  les 
barbares  avec  le  canon  :  l'amour  actif  et  fécond  de 
Jeanne  d'Arc,  de  Comte  et  de  Foch,  —  de  la  France 
universelle. 


TROISIÈME  PARTIE 

LIMMENSE    QUESTION    DE    L'ORDRE 
ET  SA  SOLUTION    POSITIVE 


I 
De  la  Grande  Grise  au  Grand  Chaos. 

La  théocratie  eût  établi  l'ordre  définitif  dans  les 
civilisations  naissantes  si  le  régime  des  castes  ne 
s'opposait  à  tout  développement.  Le  paganisme  ci- 
menta les  remparts  de  la  Cité  avec  du  sang  ;  mais 
la  plus  dure  contrainte  ne  l'est  pas  assez  contre  la 
corruption  interne.  Le  christianisme  n'attend  rien 
que  de  l'amour  ;  mais,  par  là,  il  exalte  l'individu, 
c'est-à-dire  l'instinct,  et  se  détourne  de  la  raison  so- 
ciale. L'absurde  pratique  élective  qui  désagrège  les 
plus  puissants  Etats  nous  vient  des  catacombes  ro- 
maines. Tous  les  ferments  de  rébellion,  de  logo- 
machie et  de  dévergondage  sentimental  sont  dans 
l'Évangile. 

Le  grand  saint  Paul  en  forma  pourtant  le  catholi- 
cisme. Et  la  merveilleuse  floraison  s'épanouit  au 


96  UN   MAÎTRE  *.    AUGUSTE   COMTE 

moyen  âge.  La  féodalité  réalise  la  plus  solide  cohé- 
sion et  l'Église  l'union  la  plus  heureuse  que  l'huma- 
nité ait  connues  jusqu'ici.  Néanmoins,  et  bien  que 
saint  Thomas  d'Aquin  renoue  la  pensée  catholique 
à  la  pensée  païenne  d'Aristote,  il  y  manque  l'unifica- 
tion dans  le  temps  et  dans  l'espace  que  l'absolu 
théologique  ne  saurait  atteindre. 

Déjà,  dans  les  controverses  scolastiques,  tous  nos 
conflits  d'idées  surgissent.  Du  réalisme  de  Duns 
Scot  naîtra  la  métaphysique  dissolvante,  et  du  no- 
minalisme  de.  Roscelin  et  Abélard,  le  positivisme 
reconstructif. 

Puis,  les  légistes,  la  Réforme,  le  Parlement,  la 
courtisanerie,  l'absolutisme  temporel,  saperont 
l'harmonieux  édifice  des  institutions  féodales.  En- 
fin, la  critique  négative  des  encyclopédistes  et  l'ef- 
fervescence révolutionnaire  de  la  bourgeoisie  am- 
bitieuse provoqueront  directement  la  Grande  Crise. 

Étape  nécessaire  peut-être,  si  les  principes  fonda- 
mentaux de  l'ancien  régime  étaient  vraiment  altérés 
ou  épuisés.  Mais  il  ne  fallait  pas  s'y  attarder. 

En  passant  à  l'état  chronique,  l'anarchie  devient 
incurable  et  mortelle.  Dès  1842,  A.  Comte  annonçait 
«  le  désastreux  essor  des  grandes  luttes  intestines, 
inhérentes  à  notre  anarchie  mentale  et  morale,  entre 
ouvriers  et  patrons,  entre  villes  et  campagnes  ».  Et 
ce  furent,  en  effet,  février  et  juin  1848,  la  guerre  de 
1870-71,  la  Commune  et  enfin  la  conflagration 
mondiale.  Maintenant,  dans  la  paix  précaire  qui 
n'est  qu'une  lassitude  de  s'entretuer  en  masses, 
nous  entrons  dans  l'ère  du  Grand  Chaos. 

Écroulement  tragique  !  Ce  n'est  pas  seulement  le 
passant  qui  s'effare  et  ne  sait  plus  sur  quel  sol  con- 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  97 

sistant  se  poser,  comment  s'orienter  :  ce  sont  les 
assises  mêmes  de  la  civilisation  qui  s'engloutissent 
dans  l'abîme,  l'armature  qui  se  rompt  de  toute 
part,  les  institutions  de  soutènement  qui  s'effon- 
drent ;  ce  sont  toutes  les  barrières  mulliséculaires 
que  la  nécessité,  la  sagesse  et  l'expérience  avaient 
dressées  devant  l'instinct  divergent  et  le  vandalisme 
impulsif  qui  sont  emportées  dans  la  tourmente. 

L'expansion  désordonnée  de  l'industrialisme,  de 
la  technique,  du  machinisme  assourdissait  les  aver- 
tissements. La  fiction  de  l'argent  permettait  de  dila- 
pider le  capital  de  civilisation  accumulé  par  l'effort 
patient  des  siècles,  et  même  le  capital  naturel 
(houille,  fer,  pétrole,  etc.)  dont  la  disette  commence 
à  se  faire  sentir  et  qui  fera  défaut,  terriblement,  à 
nos  descendants.  Et  ainsi,  Ton  accroissait  les  besoins 
plus  encore  que  les  moyens  de  les  satisfaire.  Présen- 
tement, la  production  même  —  à  quoi  furent  sacri- 
fiées la  santé,  la  joie,  la  beauté  —  est  enrayée  par 
les  luttes  de  classe,  la  mystification  monétaire, 
l'agio.  Nos  cités  de  luxe  et  de  plaisirs  sont  menacées 
de  famine. 

C'est  que,  dans  le  social,  les  forces  matérielles 
deviennent  explosives  quand  elles  ne  sont  pas  réglées 
par  des  forces  spirituelles. 

S'il  n'y  a  que  jeux  d'intérêts,  alors  ce  sont  les 
plus  forts  qui  l'emportent.  Certes,  d'abord,  ceux-ci 
doivent  leur  prépotence  à  la  situation,  à  l'intelli- 
gence, au  savoir,  à  la  ruse.  C'est  encore  du  social. 
Mais  la  multitude,  lasse  d'être  exploitée,  se  compte. 
Ne  l'a-t-on  pas  persuadée  que  mille  valent  plus  que 
dix?  C'est  la  démocratie.  C'est  le  nombre.  C'est 
aussi  le  plus  bas,  et  qui  ne  connaît  que  la  violence, 


98  UN   MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

L'argent  le  peut  manœuvrer  un  moment  en  cor- 
rompant les  meneurs.  Mais  cela  ne  fait  que  retarder 
la  ruée  des  barbares.  Quant  à  l'État,  à  supposer 
qu'il  pût  avoir  d'autres  administrateurs  et  politiques 
que  les  «  réalistes  »  de  qui  le  génie  s'applique  à  ga- 
gner une  semaine  et  à  durer  un  mois,  comment 
pourrait-il  se  réformer,  s'améliorer,  c'est-à-dire 
réagir  contre  les  deux  principales  forces  dissol- 
vantes ,  l'argent  et  le  nombre,  qui  l'animent  et  dont 
il  dépend  ? 

La  solution  de  l'immense  question  de  Tordre  est 
spirituelle.  Nul  penseur  ne  l'a  mieux  vue  sous  tous 
ses  aspects,  ni  mieux  montrée  dans  toutes  ses  con- 
séquences que  Comte. 

«  La  grande  crise  politique  et  morale  des  sociétés 
actuelles,  dit-il,  tient  en  dernière  analyse  à  l'anarchie 
intellectuelle.  Notre  mal  le  plus  grave  consiste,  en 
effet,  dans  celte  divergence  qui  existe  maintenant 
entre  tous  les  esprits  relativement  à  toutes  les 
maximes  fondamentales  dont  la  fixité  est  la  première 
condition  d'un  véritable  ordre  social.  Tant  que  les 
intelligences  individuelles  n'auront  pas  adhéré,  par 
un  sentiment  unanime,  à  un  certain  nombre  d'idées 
générales  capables  de  former  une  doctrine  sociale 
commune,  on  ne  peut  se  dissimuler  que  l'état  des 
nations  restera  essentiellement  révolutionnaire 
malgré  tous  les  palliatifs  qui  pourront  être  adoptés 
et  ne  comportera  réellement  que  des  institutions 
provisoires.  » 

C'est  pourquoi,  dans  l'indicible  désarroi  de  l'heure 
présente,  il  n'y  a  qu'un  guide  sûr,  et  c'est  Comte; 
une  doctrine  unifiante,  exaltante,  et  c'est  le  positi- 
visme, 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  99 

II 

La  civilisation  en  péril. 

En  se  prolongeant,  la  guerre  aura  précipité  la  dé- 
composition politique  et  sociale  de  l'Europe.  Même 
la  victoire  des  meilleurs,  trop  chèrement  acquise  e 
ruineuse,  n'empêchera  pas  cette  déliquescence  tra- 
gique. 

On  a  pu  se  demander  parfois  comment  ces  terribles 
événements  n'ont  pas  suscité  des  hommes  à  la  hau- 
teur de  les  dominer.  La  France  surtout,  jusqu'alors, 
n'avait  jamais  manqué  de  cette  réserve  salvatrice 
du  génie  de  la  race.  Certes,  il  y  eut  Foch,  qui  gagna 
la  guerre  dans  des  conditions  où  tout  autre  eût  dé- 
sespéré. Sans  doute,  il  y  avait  aussi  le  funeste  ré- 
gime électif  et  parlementaire  qui  livre  le  pays  aux 
politiciens  d'aventure,  c'est-à-dire  à  la  dictature 
occulte  des  brasseurs  d'affaires,  aux  entreprises  de 
l'étranger,  à  la  trahison;  mais,  néanmoins,  il  était 
plus  facile  de  balayer  cette  espèce  que  de  refouler  les 
Boches.  D'où  vient   qu'il  n'y  eut  pas  de  Foch  civil  ? 

M'étant  employé,  pendant  toute  la  durée  de  la 
guerre,  à  le  chercher  ou  à  le  susciter,  en  lui  four- 
nissant le  personnel  et  les  moyens  d'action  indispen- 
sables, j'ai  pu,  mieux  que  d'autres,  reconnaître  la 
cause  efficiente  de  cette  lamentable  carence  (1). 

(1)  Se  reporter  à  mes  Appels  à  l'élite  française  :  Projet 
d'an  journal  d'union  nationale,  indépendant  de  l'argent  et  des 
partis  (avril  1915)  ;  —  Le  Devoir  de  servir  et  de  militer  (avril 
1916)  ;  —  La  Coalition  des  forces  vives  (novembre- 1&16),  puis 
les  circulaires,  etc., 


BlBLiOtKi. 


100  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

S'il  n'y  eut  que  de  tout  petits  hommes,  extrême- 
ment médiocres,  pour  s'offrir  bruyamment  à  réorga- 
niser la  société  française  par  des  procédés  puérils, 
c'ert  que  leur  myopie  intellectuelle  ne  leur  permet- 
tait pas  d'embrasser  l'ensemble  vertigineux  de  l'im- 
mense problème  de  Tordre.  Leur  bonne  volonté, 
souvent  touchante,  leur  outrecuidance  et  leur  témé- 
rité, voire  leur  talent  d'expression,  étaient  faits 
de  leur  inconscience  et  de  leur  débilité  mentale. 

De  plus  haut,  en  regardant  plus  loin,  ceux  qui 
avaient  vraiment  les  aptitudes  de  chefs  ne  pouvaient 
que  constater  la  vanité  de  toute  tentative  d'une  co- 
terie ou  d'un  parti  pour  retenir  l'éruption  menaçante, 
endiguer  ou  canaliser  la  coulée  de  lave  incendiaire. 
Or  une  action  d'union  nationale,  qui  seule  eût  été 
efficace,  présuppose  une  unité  morale  qu'ont  brisée, 
endettée  plusieurs  siècles  de  critique  négative  et  de 
divagations  égocentriques. 

Le  socialiste  Bourtzeff  vient  de  nous  'apprendre 
qu'il  en  a  coûté  j5  millions  de  marks  à  l'Allemagne 
pour  achever  la  dislocation  de  l'État  russe.  lien  eût 
coûté  beaucoup  plus  pour  le  reconstituer.  En 
France,  nous  savons  qu'on  ne  trouve  pas  six  mil- 
lions de  francs  pour  une  tentative  de  réfection  sociale. 
L'argent  va  parfois  contre  ceux  qui  le  détiennent; 
mais  jamais  contre  l'argent  même.  Une  idole  n'ab- 
dique pas.  Les  destins  s'accompliront. 

Ne  reste-t-il  plus  qu'à  gémir  sur  les  décombres  de 
la  civilisation  que  nous  n'avons  pas  su  étayer  à 
temps  ?  Non  pas.  Dans  les  cataclysmes  sismiques, 
alors  que  des  territoires  sont  engloutis,  d'autres 
restent  indemnes  et,  parfois,  des  îlots  nouveaux 
émergent  de  l'abîme. 


UNE    DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  101 

Et  donc,  ne  pas  s'acharner  à  rappeler  ce  qui  a  dis- 
paru à  jamais,  maintenir  jusqu'au  terme  ce  qui  dis- 
paraît lentement,  s'appliquer  à  y  suppléer  ;  mais, 
surtout,  défendre,  préserver  opiniâtrement  ce  qui 
vit,  ce  qui  manifeste  des  puissances  d'épanouisse- 
ment, ce  qui  est  essentiel  et  vital.  Toujours  «  con- 
server pour  améliorer  ».  Ici,  la  sociologie  positive 
est  un  guide  sûr.  Accordons-y  nos  volontés  en  y  su- 
bordonnant nos  désirs. 

L'édifice  s'écroule  parce  que  les  assises  sont 
rongées,  pourries,  parce  que  le  ciment  se  désagrège, 
parce  qu'on  a  laissé  les  murs  et  les  toitures  se  déla- 
brer. Soit  :  il  reste  les  pierres,  le  sol.  Il  reste  le 
ferme  propos  de  régénération,  la  nostalgie  de  l'abri 
et  Tidée  d'un  plan. 

En  pleine  crise  sociale,  on  ne  saurait  être  conser- 
vateur sans  être  de  quelque  façon  révolutionnaire, 
et  ceci  sans  être  cela.  Si  l'ordre  est  la  base,  le  pro- 
grès reste  le  but.  Il  n'y  a  pas  à  tenter  de  galvaniser 
ce  qui  est  mort,  non  plus  qu'à  tuer  ce  qui  fait  vivre. 
Tous  nos  malentendus  qu'exacerbent  de  fausses  ca- 
tégories artificielles  proviennent  de  ce  qu'au  préa- 
lable nous  ne  faisons  pas  ce  départ. 

Rien  ne  peut  plus  sauver  l'armature  d'acier  et  d'or 
de  la  civilisation  occidentale.  Elle  s'écroulera  avec 
fracas  quand  elle  aura  épuisé  dans  leurs  pires  con- 
séquences les  délétères  principes  matérialistes. 
L'ochloploutocratie  internationale  ne  peut  être  ré- 
duite par  persuasion.  C'est  une  force  aveugle,  acé- 
phale, qui  s'alimente  des  ruines  qu'elle  accumule  et 
de  sa  propre  substance.  Lancée  à  cette  allure 
effrénée,  elle  ne  s'arrêtera  qu'en  n'ayant  plus  à  dé- 
truire qu'elle-même.  Qu'elle  y  mette  dix  ans  ou  un 


i02  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE   COMTE 

siècle,  il  esl  évident  qu'elle  ne  laissera  rien  subsister 
de  notre  superbe,  des  bibliothèques,  des  musées, 
des  monuments,  des  laboratoires,  des  machines,  du 
luxe  des  cités,  de  tous  nos  dispositifs  et  arrange- 
ments matériels...  Car  ce  qui  a  vécu  pour  l'or  périra 
par  l'or.  La  collusion  de  la  haute  finance  et  du 
plus  bas  bolchevisme  l'annonce  déjà. 

Et  ce  n'est  que  l'angoisse  de  notre  génération,  la 
souffrance  d'une  ou  deux  générations  suivantes.  Ne 
resterait-il  plus  pierre  sur  pierre,  tant  que  ne  sera 
pas  défait  l'esprit  indéfectible,  l'humanité  sera  tou- 
jours riche  de  ses  possibilités  infinies. 


III 
La  restauration  de  l'esprit  public. 

La  raison  à  l'intellectuel,  la  passion  au  sentimen- 
tal, la  conscience  au  moral  sont  les  complices  de 
l'instinct  égotiste.  Elles  expliquent,  elles  justifient, 
elles  consacrent  tout,  —  et  le  pire. 

Il  n'est  d'intelligence  que  générale,  d'amour  que 
social  et  de  rectitude  de  conduite  que  dans  la  conti- 
nuité et  la  solidarité.  De  plus  en  plus,  les  morts  nous 
gouvernent.  On  ne  secoue  ce  a  noble  joug  du  passé  » 
que  pour  délirer.  La  démocratie  effective  est  celle 
que  nous  pouvons  former  avec  nos  ancêtres,  vrai- 
ment incorporés  à  l'humanité,  et  ce  qu'ils  nous  ont 
légué  de  meilleur,  le  fruit  fécond  de  leur  patient 
labeur.  La  divinisation  delà  multitude  amorphe,  qui 
passe,  c'est  la  négation  insensée  de  ce  qui  fut  comme 
de  ce  qui  sera.  C'est  le  chaos  nihiliste. 


UNE    DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  103 

Pour  toute  croissance  organique,  il  faut  le  temps 
et  la  continuité.  La  plus  simple  des  idées  morales  a 
mis  des  siècles  à  se  former.  La  confuse  idéologie 
égocentrique,  matérialiste  et  révolutionnaire,  qui 
se  borne  au  présent  fictif  et  à  l'individu  abstrait, 
n'en  appelle  jamais  qu'à  la  contrainte  pour  réaliser 
ses  sordides  chimères.  Pour  orgueilleuse  qu'elle 
s'affiche,  la  raison  individuelle,  discontinue,  sans 
horizon,  et  qui  ne  se  nourrit  que  de  mots,  n'est  pas 
sans  avoir  le  sentiment  profond  de  sa  débilité.  Si 
elle  l'oubliait,  les  faits  le  lui  rappelleraient  sans 
douceur.  Ne  pouvant  se  discipliner  elle-même,  ce 
sont  les  forces  les  plus  brutes  qui  l'asservissent. 

Le  rêve  grandiose  et  vain  des  Conquérants  semble 
près  de  s'accomplir  par  des  forces  anonymes 
obscures.  Mais  l'immense  pouvoir  que  celles-ci  se 
sont  attribué  est  décérébré  comme  la  matière.  Il 
broie  tout  ce  qui  vit.  Même  ceux  qui  paraissent  le 
détenir  n'en  sont  que  Jes  mornes  esclaves,  et  ils 
roulent  avec  nous  tous  et  la  masse  qu'ils  ont  l'illu- 
sion d'étreindre  une  heure  au  fond  de  l'abîme  où 
tout  va  s'écraser. 

Charles  Maurras,  en  demandant  la  mobilisation  de 
l'intelligence,  écrivait  récemment  :  «  Les  conditions 
de  la  liberté  de  l'esprit  et  de  la  vie  physique  sont 
devenues  nationales.  »  C'est  le  contraire  qui  est 
vrai  :  Elles  ont  cessé  d'être  nationales.  Car  les  fac- 
teurs les  plus  actifs  de  l'anarchie  ont  été  internatio- 
nalisés. Aucun  État  ne  peut  plus  s'enfermer  dans  ses 
frontières  pour  se  préserver  seul.  A  proprement 
dire,  aucun  ne  peut  plus  se  gouverner.  On  ne  bloque 
pas  l'argent  et  le  nombre.  Maurras  nous  parle  de 
l'Islam  menaçant,  des  hordes  asiatiques.,.  Qu'est-ce 


104  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

donc  auprès  de  ces  forces  insaisissables  parce  qu'im- 
personnelles; et  inhumaines,  inexorables,  parce  que 
sans  âme  ? 

Il  n'est  de  solution  partielle  à  aucune  question  so- 
ciale. Sous  tous  ses  aspects,  il  n'est  qu'une  question 
sociale.  Et  elle  est  intellectuelle  d'abord,  morale 
ensuite,  religieuse  enfin. 

Un  ordre  mondial  qui  ne  serait  maintenu  que  par 
le  temporel  aboutirait  à  une  effroyable  tyrannie,  où 
tout  ce  qui  est  humain,  c'est-à-dire  vivant,  spontané, 
intelligent,  poli,  aimable,  serait  à  jamais  comprimé, 
étouffé.  Mous  ne  serions  plus  que  les  rouages  d'un 
monstrueux  automate  que  seuls  manœuvreraient 
l'argent  et  sa  garde-chiourme.  Il  y  aurait  des  spectres 
d'hommes  :  il  n'y  aurait  plus  d'humanité. 

Et  c'est  toute  la  démagogie  socialiste.  Suivant 
l'heure  de  la  vile  surenchère,  le  syndicalisme 
suit  ou  précède  dans  cette  régression.  Ces  deux 
bandes  d'ailleurs,  par  leurs  meneurs,  ne  laissent 
point  d'être  extrêmement  sensibles  à  l'argent.  Les 
récents  troubles  d'Italie  en  témoignent,  qui  ont  été 
provoqués,  entretenus  par  la  politiquerie  et  la  haute 
finance.  Car  cette  toute-puissance  est  stupide  comme 
le  monstre  autophage  Catoblépas. 

L'or  n'est  qu'un  métal  inerte.  S'il  est  sa  propre 
fin,  à  quoi  tout  s'immole,  il  échappe  à  l'emprise  in- 
telligente, à  toute  direction. 

D'autre  part,  les  divagations  littéraires,  métaphy- 
siques ou  mystiques  ne  sauraient  instituer  une  spiri- 
tualité. Elles  ne  vont  guère  qu'où  vont  les  divaga- 
tions :  aux  insanités  plus  ou  moins  littéraires,  aux 
idioties  du  spiritisme,  à  toutes  les  prostitutions. 
L'intelligence  qui  se  vend,  elle  se  renonce. 


UNE    DIRECTION   :    LE    POSITIVISME"  105 

L'esprit  ne  se  projette  et  ne  se  réfléchit  dans  le 
monde  que  s'il  a  pour  générateur  une  doctrine,  et 
qu'il  sert.  Ainsi  seulement,  il  évite  les  vertiges  de 
l'orgueil,  les  enlisements  de  l'avarice,  il  s'anime  de 
sentiment,  il  s'éclaire  d'idéal,  il  accède  aux  cimes, 
—  il  est. 

En  Occident,  il  y  eut,  il  y  a  encore  cet  étai  de  la 
civilisation  qu'est  le  catholicisme;  mais  nous  voyons 
trop  qu'il  fléchit.  Pour  se  maintenir  encore  quelque 
temps,  au  lieu  de  s'attacher  à  dissiper  ce  qui  lui  reste 
de  théologisme,  il  incline  à  revenir  aux  origines 
évangéliques.  La  fétichiste  dévotion  au  Sacré-Cœur 
de  Jésus  supplante  la  politique  de  saint  Paul,  d'Hil- 
debrand  et  la  philosophie  de  saint  Thomas  d'Aquin. 
Mais  c'est  ainsi  que,  pour  beaucoup,  le  catholicisme 
reste  un  foyer  de  vie  morale. 

Désormais,  une  doctrine  plus  complète  devient 
nécessaire,  qui  puisse  rallier  les  plus  vives  intelli- 
gences, dégagées  du  théologisme,  et  les  cœurs,  plus 
irradiants  sinon  plus  brûlants,  qui  sont  affranchis 
des  préoccupations  du  salut  personnel  :  une  doctrine 
qui  soit  une  synthèse  en  accord  objectif  avec  les 
choses  et  en  harmonie  subjective  avec  les  pensées. 

Le  positivisme  ne  serait  pas  la  doctrine  salvatrice 
que  l'humanité  attend  s'il  ne  fournissait  des  solutions 
immédiates  aux  formidables  problèmes  que  l'anar- 
chie morale  pose  à  notre  civilisation  effarée  avec  la 
brutalité  du  sphinx  antique  :  «  Devine  ou  je  te  dé- 
vore ». 

D'abord,  dans  notre  chaos,  celui  d'une  direction. 

Pas  de  société  sans  gouvernement,  temporel  et 
spirituel.  «  Il  n'y  a  de  gouverné  temporellementque 
ce  qui  ne   peut   l'être  spirituellement,    c'est-à-dire 


106  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

qu'on  ne  régit  par  la  force  que  ce  qui  ne  peut  l'être 
par  l'opinion.  »  Ici,  Comte  nous  fournit  le  mètre 
exact  de  la  civilisation  :  Reconstituer  un  pouvoir 
spirituel  effectif,  établir  le  sacerdoce  positif  est  donc 
le  plus  urgent.  Or,  tout  y  met  obstacle.  L'esprit  est 
écrasé  par  les  forces  matérielles  que  le  siècle  der- 
nier surtout  a  exclusivement  développées.  Malgré 
une  rétrograde  extension  de  la  contrainte  étatiste, 
ces  forces  barbares  ne  sont  plus  contenues.  Elles 
sont  favorisées  plutôt.  En  faisant  mine  de  s'affron- 
ter, le  nombre  destructeur  et  l'argent  corrupteur 
conspirent  pour  imposer  au  monde  une  effroyable 
tyrannie. 

«  Le  principe  révolutionnaire,  dit  Comte,  consiste 
surtout  dans  l'absorption  du  pouvoir  spirituel  par 
les  forces  temporelles,  qui  ne  reconnaissent  d'autre 
autorité  que  la  raison  individuelle...  Tous  les  partis 
actuels  méritent  ainsi  d'être  qualifiés  d'anarchiques 
et  de  rétrogrades,  puisqu'ils  s'accordent  à  demander 
aux  lois  les  solutions  réservées  aux  mœurs.  »  Le 
parlementarisme,  le  socialisme,  la  guerre,  le  bolche- 
visme,  la  ploutocratie  affameuse,  toutes  les  calamités 
de  l'anarchie  ne  sont  que  les  conséquences  de  ce 
principe  révolutionnaire  généralisé. 

Après  le  libertinage  de  croyance  et  de  conduite, 
nous  assistons  au  débordementdu  libertinage  social. 

Sans  doute,  chaque  classe  de  la  société  aspire  à 
un  certain  ordre;  mais  en  voulant  maintenir  dans 
l'État  la  part  de  désordre  dont  elle  profite  directe- 
ment. De  là,  l'importance  qu'ont  prise  depuis  un 
demi-siècle  les  coteries,  les  partis,  les  syndicats. 
Bientôt,  il  n'y  aura  plus  d'organisés  que  les  convoi- 
tises, les  cupidités  et  les  antagonismes. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  10" 

Nous  avons  donc  à  restaurer  un  esprit  public. 
Son  organe  sera  l'opinion  publique  éclairée,  disci- 
plinée et  dirigée. 

a  Le  sentiment  social  môme  ne  serait  pas  suffi- 
samment efficace,  dit  A.  Comte,  si  l'opinion  publique 
ne  venait  sans  cesse  fortifier  les  bonnes  tendances 
individuelles.  Le  difficile  triomphe  de  la  sociabilité 
sur  la  personnalité  n'exige  pas  seulement  l'inter- 
vention continue  de  véritables  principes  généraux, 
aptes  à  dissiper  toute  incertitude  quant  à  la  con- 
duire propre  à  chaque  cas.  Il  réclame  aussi  la  réac- 
tion permanente  de  tous  sur  chacun,  soit  pour  com- 
primer les  impulsions  égoïstes,  soit  pour  stimuler 
les  affections  sympathiques.  Sans  cette  universelle 
coopération,  le  sentiment  et  la  raison  se  trouveraient 
presque  toujours  insuffisants,  tant  notre  chétive  na- 
ture tend  à  faire  prévaloir  les  instincts  personnels.  » 

La  régénération  des  opinions  et  des  mœurs  qui 
résout  toute  la  question  sociale  ne  se  peut  effectuer 
que  par  la  coopération  de  ces  trois  facteurs  :  l'intel- 
ligence qui  enseigne,  conseille  et  prévoit;  l'amour 
qui  préserve  et  exalte;  l'énergie  qui  pourvoit  et  réa- 
lise. Le  concours  de  l'intellectuel,  de  la  femme  et  du 
prolétaire  est  donc  indispensable.  Le  positivisme 
seul  l'organise  en  déterminant  leurs  fonctions  res- 
pectives. 

IV 
La  fonction  de  l'intelligence  et  les  intellectuels. 

Tous  les  affluents  de  l'anarchie  sourdent  de  la 
tête.  C'est  pourquoi  la  première  partie  de  l'œuvre 


108  UN    MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

de  Comte  coordonne  le  savoir  humain.  Voilà  la  base. 

Si  elle  est  nécessaire,  elle  n'est  pas  suffisante. 

«  La  force  intellectuelle,  dit  Comte,  n'est  pas,  au 
fond,  plus  morale  que  la  force  matérielle.  Chacune 
d'elles  ne  constitue  qu'un  moyen  dont  la  moralité 
dépend  de  son  emploi.  »  L'esprit  n'est  pas  destiné  à 
commander,  mais  à  servir.  «  Il  ne  doit  essentiellement 
traiter  que  les  questions  posées  par  le  cœur  pour  la 
juste  satisfaction  finale  de  nos  divers  besoins.  L'ex- 
périence a  déjà  trop  démontré  que,  sans  cette  règle 
indispensable,  l'esprit  suivrait  presque  toujours  sa 
pente  involontaire  vers  les  spéculations  oiseuses  ou 
chimériques,  qui  sont  en  même  temps  les  plus  nom- 
breuses et  les  plus  faciles.  Mais,  dans  son  élabora- 
tion quelconque  de  chaque  sujet  ainsi  proposé,  l'es- 
prit doit  rester  seul  juge,  soit  de  la  convenance  des 
moyens,  soit  de  la  réalité  des  résultats.  C'est  uni- 
quement à  lui  qu'il  appartient  d'apprécier  ce  qui 
est  pour  prévoir  ce  qui  sera,  et  de  découvrir  les  pro- 
cédés d'amélioration.  En  un  mot,  l'esprit  doit  tou- 
jours être  le  ministre  du  cœur  et  jamais  son  es- 
clave. » 

Le  positivisme  fait  leur  part  à  l'imagination,  à  la 
méditation,  à  l'activité,  à  l'amour,  en  réglant  leurs 
rapports  pour,  finalement,  accorder  la  science,  l'ac- 
tion et  l'art  dans  la  religion. 

Les  controverses  sur  le  primat  de  l'intelligence 
ou  de  la  sensibilité  ne  sont  que  jeux  de  coteries,  où 
il  convient  de  s'opposer  et  s'agiter  pour  attirer  l'at- 
tention. Encore  n'est-ce  point,  le  plus  souvent,  sans 
confondre  la  pensée  avec  la  littérature,  la  science 
avec  l'érudition  et  la   sensibilité  avec  le  cabotinage. 

Dissocier  le  sentiment  et  la  raison,  les  opposer  ? 


UNE   DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  109 

Sachons  que  l'esprit  est  leur  symbiose.  Les  idées 
ne  vivent  et  ne  se  sont  vivifiantes  que  si  elles  pas- 
sent  dans  les  sentiments,  et  ceux-ci  n'évitent  la  dé- 
pravation que  s'ils  sont  guidés  par  une  idée  supé- 
rieure. Ce  qui  est  funeste,  c'est  la  sentimentalisa- 
tion  d'une  idéologie  sans  base  positive  et  qui  n'est 
que  l'expression  des  plus  grossiers  instincts. 

On  ne  disputerait  plus  là-dessus  si  l'intellectualité, 
plus  respectueuse  du  passé,  mieux  renseignée,  était 
ramenée  à  sa  fonction  au  lieu  d'être  une  carrière 
lucrative  et  facile,  et  parfois  un  parasitisme  éhonté. 
Et  l'une  des  plus  heureuses  conséquences  pour  la 
dignité  de  l'intelligence  serait  l'élimination  d'une 
multitude  d'artistes,  de  poètes,  de  scribouillards  en 
tout  genre,  qui  trouveraient  dans  l'agriculture,  l'in- 
dustrie ou  le  négoce  un  emploi  plus  utile  de  leur 
activité  et  mieux  approprié  à  leur  souci  de  lucre. 
Leurs  dispositions  à  se  syndiquer  «  pour  défendre 
leurs  intérêts  »  ainsi  se  donneraient  libre  cours, 
sans  hypocrisie  et  sans  scandale.  Par  là  encore 
s'effectuerait  la  revision  des  valeurs. 

Ce  n'est  pas  vers  ce  bon  sens,  évidemment,  que 
nous  porte  1  egocentrisme  exaspéré.  Par  exemple,  le 
Journal  officiel  nous  apprend  qu'une  commission 
parlementaire  a  été  nommée  pour  étudier  «  l'orga- 
nisation des  relations  intellectuelles  de  la  France 
avec  l'étranger  ».  D'autre  part,  nous  voyons  les  syn- 
dicats ouvriers  émettre  la  prétention  d'intervenir 
dans  la  production  ou  la  distribution  des  journaux 
et  livres  pour  en  régenter  la  publication  et  la  rédac- 
tion. Au  surplus,  il  y  avait  déjà  les  trusts  de  publi- 
cité, de  journaux,  de  librairie  et  de  messageries.  L'ar- 
gent est  un  infatigable  semeur  d'ivraie. 


110  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

isl  sa  vénalité  qui   a  courbé  l'intelligence  sous 
lé  joug  «lu  nombre  et  de  l'argent.   Son  définitif  avi- 
58    nent  ne  sera  conjuré  que  si,  par  le  positivisme, 
elle  accepte   la   haute   mission  morale  qui   lui  in- 
combe. 

Dans  notre  gâchis,  tous  les  égoïsmes  «  locaux  », 
-à-dire  individuels,  corporatifs,  régionaux,  se 
syndiquant,  revendiquent,  arrachent  des  «  ré- 
formes »  sur  le  social.  Partis,  coteries,  associations, 
fédérations  et  confédérations,  chacun  est  ligué 
contre  tous  et  tous  contre  chacun.  Et  la  civilisation 
devient  une  proie  offerte.  Il  n'y  a  plus  d'organe  de 
l'intérêt  général  :  national  ou  temporel  et  universel 
ou  spirituel. 

Le  conglomérat  organique  que  les  siècles  avaient 
formé  est  désagrégé.  Il  ne  reste  plus  que  le  primitif 
instinct  grégaire.  Le  nombre  —  le  plus  bas  —  l'em- 
porte. Toute  coterie  surfait  ceux  qui  lui  appartien- 
nent et  passe  sous  silence  ou  vilipende  ceux  qui  ne 
suivent  point  le  troupeau  bêlant.  A  ce  sujet,  rien  de 
plus  amusant  que  de  lire  les  petites  revues  ou  les 
journaux  de  partis.  Quant  à  la  grande  presse,  elle 
est  exclusivement  au  service  de  la  finance. 

Ei  voici  un  nouveau  «  compagnonnage  »  —  non  de 
charpentiers  ou  d'épiciers,  mais  d'intellectuels  —  qui 
surgit.  Il  proclame  que  l'intelligence  est  en  péril. 
Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui.  Mais  si  ces  jeunes  gens 
entrent  témérairement  dans  les  écuries  d'Augias, 
hélas  !  c'est  pour  en  remettre.  Voyez  plutôt  :  o  L'in- 
telligence est  menacée  dans  son  prestige,  disent-ils. 
Elle  est  menacée  dès  maintenant  dans  ses  conditions 
tence.  etc.  Une  telle  situation  équivaut  à  un 
désastre  national.  » 


UNE    DIRECTION   :    LE    POSITIVISME  lll 

Ces  «  compagnons  »  sont  d'une  singulière  intelli- 
gence qui  mêlent  théoriciens  et  techniciens  en  se  pro- 
posant d'amener  «  tous  les  écrivains,  artistes,  savants, 
techniciens  et  membres  des  professions  libérales, 
encore  dispersés,  à  entrer  dans  les  syndicats  exis- 
tants ».  De  plus,  ils  s'appliqueront  à  «  propager, 
dans  un  esprit  de  nouveau  saint-simonisme ,  la  doc- 
trine française  de  la  primauté  de  l'intelligence  dans 
la  société  ».  Ce  qui  attire  l'intellectualisme  alimen- 
taire vers  le  saint-simonisme,  c'est  surtout,  semble- 
t-il,  la  simonie.  Mais  ce  n'est  pas  ce  qui  peut  rendre 
à  l'intelligence  sa  «  primauté  »  dans  la  société.  Au 
contraire. 

C'eût  été  l'avis  de  Remy  de  Gourmont,  qui  deman- 
dait que,  dès  sa  publication,  tout  livre  devînt  do- 
maine public.  Et  aussi  de  Proudhon,  l'auteur  des 
Majorais  littéraires.  Un  publiciste,  qui  avoue  pourtant 
être  inapte  à  la  sociologie  en  imaginant  que  c'est 
une  supériorité,  M.  Gonzague  Truc,  écrit:  «  Ce  qui 
tue  la  science,  c'est  le  métier  de  savant;  et  ce 
qui  tue  les  lettres,  c'est  le  métier  d'homme  de 
lettres.  » 

Et  l'on  peut  vivre  du  travail  manuel,  comme  l'a 
fait  observer  M.  J.-H.  Rosny  aîné  :  «  Avec  les  hauts 
salaires,  un  jeune  homme  modeste,  dont  le  luxe  se- 
rait d'ordre  intellectuel,  pourrait  vivre  avec  le  pro- 
duit de  quatre  à  cinq  heures  de  travail...  Pourquoi 
tant  de  gens  ont-ils  peur  du  travail  manuel?  » 

Comte  a  montré  la  haute  portée  civilisatrice  de  la 
séparation  du  temporel  et  du  spirituel  ébauchée  par 
le  catholicisme  au  moyen  âge.  Son  accomplissement 
implique  maintenant  la  séparation  de  l'enseignement 
et  de  l'État,  la  suppression  de  tout  budget  théorique 


[['2  un  maître:  auguste  comte 

et  du  régime  académique,  c'est-à-dire  de  l'art,  des 
lettres  et  des  sciences  comblés  de  sportules  et  d'hon- 
neurs officiels,  sinon  honorés,  enfin  et  surtout  l'abo- 
lition de  l'indéfinissable  et  insaisissable  propriété 
artistique  et  littéraire. 

Les  forces  spirituelles  ne  pourront  devenir  les 
arbitres  des  conflits  sociaux  que  si  elles  règlent  les 
forces  temporelles  en  les  dominant.  Et  l'on  ne  do- 
mine pas  le  nombre  en  sollicitant  le  succès  ;  l'ar- 
gent, en  le  quémandant.  Si  Grégoire  VII  avait 
imploré  l'empereur  Henri  IV  pour  des  prébendes  ou 
des  titres,  certes  il  ne  l'eût  pas  amené  à  Ganossa. 

L'intrusion  du  spirituel  dans  le  temporel  est 
aussi  nocive  que  l'inverse.  Frédéric  il  disait  que  sïl 
avait  un  peuple  à  châtier,  il  le  ferait  gouverner  par 
des  philosophes.  Aussi  les  fonctions  respectives  des 
théoriciens  et  des  praticiens  ont-elles  été  nettement 
précisées  par  Comte  :  «  La  vraie  théorie  est  toujours 
générale  comme  la  saine  pratique  reste  constam- 
ment spéciale,  puisque  chacun  doit  tout  concevoir 
essentiellement,  sans  que  personne  aspire  à  tout 
exécuter.  » 

Gertes,  chez  beaucoup  d'intellectuels,  il  y  a  encore 
des  élans  généreux,  de  la  bonne  volonté.  Gela  se  dé- 
cèle dans  de  récents  manifestes  qui  s'inspirent  des 
Appels  à  l'élite  que  le  Groupe  Auguste-Comte  multi- 
plia de  1915  à  1919.  Pas  assez  fidèlement,  d'ailleurs. 
Ces  jeunes  lettrés  ont  voulu  y  mettre  du  leur,  et  cette 
infatuation  a  tout  gâté.  Au  lieu  de  coaliser  les  puis- 
sances de  l'esprit,  ils  ont  accru  le  nombre  des  cote- 
ries. Voulant  rallier,  ils  dispersent.  Et  plus  encore 
quand  ils  proposent  —  sérieusement  ?  —  un  fantai- 
siste retour  à  la  confuse  scolastique  ou  au  thomisme. 


UNE    DIRECTION  !    LE    POSITIVISME  113 

On  ne  peut  vraiment  y  voir  qu'un  prétexte  pour  dé- 
ployer leur  érudition.  Mais  à  l'heure  présente, 
quelle. sottise  ! 

Car  le  talent  et  l'instruction  ne  suffisent  point.  Il 
faut  une  doctrine,  et  une  doctrine  unifiante  est  un 
tout,  en  accord  avec  nos  connaissances  et  nos  aspi- 
rations. C'est  là-dessus  qu'on  s'appuie  pour  partir. 
C'est  de  là  que  se  forme  l'originalité.  A  remanier,  on 
revient  sur  ce  qui  fut  gagné  péniblement.  On  recom- 
mence stérilement.  Un  peu  de  réflexion  éloigne  de  la 
docilité  et.  de  la  vénération,  mais  beaucoup  y  ramène. 
«  Même  chez  ceux  qui  peuvent  vraiment  apprécier 
les  démonstrations,  dit  Comte,  les  moindres  dissi- 
dences suffisent  pour  neutraliser  les  principales  con- 
cordances quand  la  vénération  ne  vient  pas  sur- 
monter l'insubordination.  » 

Ce  que  Comte  a  dit  de  la  propriété  et  du  travail, 
a  fortiori  s'applique  à  l'intelligence  :  «  Sociale  dans 
sa  source,  elle  doit  être  sociale  dans  sa  destination.  » 
Quand  donc  elle  prétend  ne  servir  qu'elle-même  ou 
ses  agents,  elle  arrache  ses  racines  de  l'humus  où 
elle  puise  sa  sève,  elle  se  dessèche  et  s'effrite. 

Pas  de  force  dont  l'origine  et  la  nature  ne  soient 
plus  sociales.  Elle  est  une  somme,  capitalisée  par 
tout  l'effort  accumulé  des  générations  précédentes. 
Réduite  aux  seules  opérations  d'une  logique  person- 
nelle, elle  ne  se  distinguerait  ni  de  l'instinct  ni  de 
l'inconscient  (1).  Encore  lui  faudrait-il  des  mots 
pour  s'exprimer,  et  toute  langue,   si  rudimentaire 

(1)  C'est  Dada.  Mais  faut-il  prendre  au  sérieux  ces  insa- 
nités ?  Dans  une  certaine  mesure,  certes.  On  sait  que  les 
simulateurs  ne  font  qu'exagérer  leurs  paranoïes.  A  propre- 
ment parler,  il  n'y  a  pas  de  simulateurs,  —  même  littéraires. 


1  1  i  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

soit-elle,  est  déjà  le  fruit  d'une  longue  histoire  com- 
mune. Le  plus  haut  génie  —  un  Comte,  par  exemple 
—  est  une  floraison  d'humanité.  Seul  le  cerveau  en 
déliquescence  des  déments  ou  de  quelques  histrions 
de  lettres  croit  pouvoir  créer  quelque  chose.  Comte 
ne  se  diminuait  pas  en  signalant  scrupuleusement 
ses  précurseurs  :  il  justifiait  sa  positivité.  La  pro- 
fonde vérité  de  sa  doctrine,  c'est  qu'elle  est  une  suite. 
La  plus  haute  valeur  cérébrale,  ce  n'est  pas  de  tendre 
à  une  vaine  originalité,  mais  d'appréhender,  com- 
prendre, synthétiser.  On  n'invente  jamais  :  on  dé- 
couvre, on  retrouve,  on  combine. 

L'intelligence  ne  se  suffit  donc  pas  à  elle-même. 
Nous  le  voyons  assez  par  l'impuissance  des  plus 
terribles  catastrophes  à  dissiper  les  préjugés  et  à 
rectifier  les  erreurs  qui  les  ont  provoquées.  Cette  fois 
encore,  après  la  plus  sanglante  des  guerres,  comme 
après  la  Révolution,  à  quelque  catégorie  sociale 
qu'on  appartienne,  rien  n'a  été  appris,  rien  oublié. 

Sans  doute,  le  socialisme  le  plus  bassement  élec- 
toral, l'imbécile  démagogie  gréviste,  des  politiciens 
de  flibuste,  de  niais  utopistes,  des  réformateurs 
ignares,  des  conservateurs  ahuris,  des  aventuriers 
de  tout  vol  proclament  les  indigentes  divagations  de 
leurs  rêves,  de  leurs  vanités  et  de  leurs  appétits 
comme  autant  de  doctrines  rénovatrices.  A  l'examen, 
elles  apparaissent  comme  moins  coordonnées  que  le 
fétichisme  des  cannibales  errant  dans  la  brousse 
africaine.  Elles  contribuent  à  exacerber  le  délire 
occidental  dans  sa  crise  la  plus  aiguë. 

En  fixant  sa  fonction  d'enseigner,  de  conseiller, 
de  consacrer  et  de  régler,  le  positivisme  rend  à  l'in- 
telligence, avec  tout  son  prestige,  tout  son  pouvoir. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  115 

Car,  là  surtout,  il  n'est  d'autre  mesure  de  la  gran- 
deur que  le  devoir. 

En  refusant  aux  intellectuels  toute  chance  de  pro- 
fits et  de  gloriole,  le  positivisme  les  guérit  de  cette 
sottise  de  les  désirer  et  de  les  poursuivre.  Elle  les 
élève  à  l'apostolat,  au  sacerdoce.  Quelle  sérénité, 
quelle  puissance  elle  leur  octroie  !  Alors  seulement 
ils  connaîtront  les  vraies  joies  de  l'esprit  dans  son 
épanouissement  social.  «  Mais  Dieu  le  voit  »,  disait 
l'artisan  des  cathédrales  qui  ciselait  les  pierres  invi- 
sibles, non  pour  un  salaire  ou  l'acclamation  des 
foules  inconscientes,  mais  pour  les  siècles  d'huma- 
nité et  la  gloire  éternelle  de  son  âme. 


V 
Les  puissances  de  sentiment  et  la  femme. 

La  dame  du  moyen  âge,  en  refrénant  la  brutalité, 
exalta  la  noblesse  du  chevalier.  La  puissance  de  son 
sourire  ou  de  son  baiser  ne  fut  pas  moindre  que 
celle  de  ses  larmes.  Comte  veut  que,  «  source  spon- 
tanée de  la  vraie  sociabilité  »,  elle  en  retrouve  le 
secret  pour  contenir  les  propensions  à  l'orgueil  chez 
l'intellectuel  et  à  la  violence  chez  le  prolétaire.  Ce 
rôle  que  le  positivisme  confère  à  la  femme,  le  plus 
conforme  à  sa  nature,  est  le  plus  haut  qui  soit  dans 
une  civilisation  affinée  où  domineront  le  bon  sens, 
le  dévouement,  la  vénération  et  la  tendresse. 

Le  féminisme,  comme  1  intellectualisme  mercan- 
tile et  le  socialisme  électoral,  est  un  aspect  de  cette 


116  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

rébellion  générale  de  l'esprit  contre  le  cœur,  qui  s'est 
propagée  depuis  le  seizième  siècle,  par  la  critique 
corrodante,  contre  toutes  les  assises  de  l'ordre  et, 
par  le  dogme  délétère  de  l'infaillibilité  de  la  raison 
individuelle,  même  contre  le  sentiment  social.  Or, 
<(  pour  quiconque  a  approfondi  l'étude  de  l'humanité, 
remarque  Comte,  l'amour  universel,  tel  que  Ta  conçu 
le  catholicisme,  importe  beaucoup  plus  que  l'intelli- 
gence elle-même  dans  l'économie  de  notre  existence 
individuelle  ou  sociale,  parce  que  l'amour  utilise  au 
profit  de  chacun  et  de  tous  jusqu'aux  moindres  fa- 
cultés mentales,  tandis  que  l'égoisme  dénature  ou 
paralyse  les  plus  éminentes  dispositions  ». 

Comme  tous  les  symptômes  morbides  de  l'anarchie 
morale,  le  féminisme  est  un  égocentrisme.  Il  consiste 
essentiellement  à  jalouser  chez  l'homme  les  dégra- 
dantes nécessités  qui  l'animalisent.  Et  ainsi,  à  cette 
suggestion,  la  femme  abdique  la  grâce  qui  charme, 
la  pureté  qui  élève  et  la  tendresse  qui  subjugue. 

C'est  au  foyer  seulement  que  la  douce  influence  de 
la  femme  peut  s'exercer  sur  les  mœurs,  —  pour  les 
garder,  ensuite  pour  les  perfectionner.  C'est  là  aussi 
qu'elle  se  préserve  elle-même.  Car  les  hommages 
dont  elle  est  avide,  elle  les  reçoit  dans  l'intimité 
pour  sa  pudeur  ;  dans  la  rue,  pour  son  dévergondage. 

Le  mariage  améliore  réciproquement  les  deux  con- 
joints, mais  il  ne  réalise  cette  fin  que  s'il  est  indisso- 
luble. «  Entre  deux  èlres  aussi  complexes  et  aussi 
divers  que  l'homme  et  la  femme,  ce  n'est  pas  trop  de 
toute  la  vie  pour  se  bien  connaître  et  s'aimer  digne- 
ment. >»  Comte  s'élève  donc  contre  le  divorce  qui  est 
une  régression  vers  la  promiscuité  sexuelle  des  sau- 
vages, car  «  la  possibilité  et  l'idée  du  changement 


UNE   DIRECTION  :   LE    POSITIVISME  117 

y  provoquent  ».  —  Ce  que  les  statistiques  ont  ample- 
ment vérifié  depuis. 

Pour  sanctifier  le  mariage  plus  encore  que  le  ca- 
tholicisme, Comte  conseille,  sans  les  imposer  toute- 
fois, les  longues  fiançailles,  les  chastes  préliminaires 
après  le  sacrement,  le  veuvage  éternel  et  même  la 
communauté  du  cercueil. 

Enfin,  pour  superidéaliser  la  femme,  il  va  jusqu'à 
imaginer  l'utopie,  très  positive  d'ailleurs,  de  la 
Vierge-mère,  figurée,  pour  mieux  en  marquer  le  ca- 
ractère purement  subjectif,  par  l'image  de  Clotilde 
de  Vaux  qui  n'était  réellement  ni  vierge,  ni  mère. 

Remarquons,  à  ce  propos,  que  Comte  idéalise 
toujours  positivement,  c'est-à-dire  par  soustraction. 
Jamais  par  addition. 

Proudhon  ne  le  classe  pas  dans  ses  «  femmelins». 
Rousseau  et  les  romantiques  débrident  les  sens.  Ce 
qu'ils  adorent  dans  la  femme,  c'est  le  sexe.  Pour 
Comte,  ce  qu'il  en  glorifie,  c'est  le  cœur.  Sa  sen- 
timentalité n'est  pas  équivoque.  Elle  discipline  et 
purifie.  Elle  n'outrepasse  pas.  L'amour  stimule, 
mais  ne  dirige  point.  «  Une  agitation  mystique, 
dit  Comte,  entraînerait  l'homme  et  l'humanité  à 
d'éternelles  fluctuations  ou  à  des  divagations  infi- 
nies. » 

Où  la  femme  se  corrompt,  l'homme  se  bestialise. 
Et  elle  se  corrompt  dans  la  foule,  dans  la  poursuite 
du  gain  qui  l'amène,  par  tous  les  détours,  sous 
toutes  les  apparences,  à  se  prostituer.  Le  travail  sa- 
larié de  la  femme  est  pour  celle-ci  une  déchéance  ; 
pour  la  société,  une  décadence.  Il  est  bien  fâcheux 
que  les  exigences  de  cette  guerre  de  matériel  aient 
précipité   cette  chute.    Les  mœurs  s'en  ressentent 


118  UN    MAÎTRE  t    AUGUSTE    COMTE 

profondément.   Et  ce  ne  sont  pas  les  prescriptions 
légales  qui  y  remédieront. 

«  L'amélioration  du  sort  des  femmes,  dit  A.  Comte, 
et  l'extension  graduelle  de  leur  influence  fournissent 
la  meilleure  mesure  de  notre  progression  à  la  fois 
négative  et  positive  vers  la  vraie  perfection  morale.  » 
Au  foyer  seulement,  la  femme  n'est  plus  l'esclave 
de  luxe,  de  luxure  ou  de  peine  ;  elle  est  reine.  Et 
l'homme  par  quatre  fois  est  son  œuvre,  comme 
père,  frère,  mari  et  fils. 

La  plupart  des  hommes  ne  peuvent  comprendre 
l'ensemble  solidaire  et  continu.  «  C'est  donc  exclu- 
sivement dans  la  vie  domestique,  enseigne  Comte, 
que  l'homme  doit  chercher  habituellement  le  plein 
et  libre  essor  de  ses  affections  sociales,  et  c'est 
peut-être  à  ce  titre  spécial  qu'elle  constitue  le  mieux 
une  indispensable  préparation  à  la  vie  sociale  pro- 
prement dite  :  car  la  concentration  est  aussi  néces- 
saire aux  sentiments  que  les  généralisations  aux 
pensées.  »  Et  Paul  Bourget  dira  :  «  Fortifier  le 
groupe  familial,  c'est  fortifier  l'individu.  »  En  effet, 
c'est  là  qu'on  apprend  à  s'oublier  et  à  obéir. 

Conservatrice  de  nature,  la  femme  est  donc  émi- 
nemment éducatrice  ;  car  on  ne  développe  que  des 
germes  et  ce  qui  est  acquis. 

Tâche  obscure  et  monotone  ?  Oui,  pour  les  femelles 
aux  nerfs  détraqués,  de  plus  en  plus  nombreuses,  à 
qui,  suivant  les  catégories,  il  faut  l'obscène  chahut 
des  dancings,  la  secousse  de  l'alcool,  les  niaiseries 
du  cinéma  ou  du  théâtre,  la  publicité  sonore,  et 
toutes  les  émotions,  les  frénésies  et  les  appétences 
delà  bête  «en  folie».  Mais  quelle  chute!  Le  sauvage 
aussi  préfère  le  tam-tam  lubrique  au  labeur  fécond. 


UNE    DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  119 

Le  positivisme  enseigne  que  le  bonheur  est  dans 
l'accomplissement  serein  de  sa  destinée.  Et  la  des- 
tinée de  l'être  humain,  ce  n'est  pas  de  jouir,  qui 
est  une  illusion  fugace,  mais  de  se  parfaire  en  amé- 
liorant les  conditions  physiques  et  sociales  de  cette 
évolution.  Le  bonheur  est  une  harmonie  dans 
l'union. 


VI 
L'énergie  du  nombre  et  les  prolétaires. 

Auguste  Comte  n'avait  pas  l'arrogance  de  nos 
lettrés  —  même  et  surtout  démagogues  —  envers 
le  populaire.  Il  était  parvenu,  bien  avant  sa  matu- 
rité, à  ce  point  culminant  du  savoir,  que  bien  peu 
atteignent,  où  se  découvre  l'infini  de  ce  que  l'homme 
ignore. 

A  Sophie  Bliaux,  qui  ne  savait  pas  lire,  il  exposait 
les  principes  de  la  religion  de  l'humanité.  Et  il  ap- 
préciait hautement  le  robuste  bon  sens  de  cette 
humble  servante. 

Il  fut  l'un  des  fondateurs  et,  pendant  un  lustre,  le 
vice-président  de  Y  Association  polytechnique,  dont  il 
voulait  faire  une  véritable  Université  populaire, 
c'est-à-dire  une  œuvre  d'éducation  générale,  d'in- 
struction supérieure,  sans  aucune  visée  utilitaire. 
Cette  Association  ne  se  consacrant  plus  qu'à  l'in- 
struction dite  «  pratique  »,  Comte  s'en  sépara  pour 
créer,  le  25  février  1848,  l'Association  libre  pour 
V instruction  positive  du  peuple  dans  tout  l'Occident 
européen.  On  voit  par  là  combien  il  était  peu  «  intel- 


120  UN   MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

lectuel  »  ;  cela  ne  veut  pas  dire  u  intelligent  »,  pro- 
nonçait-il, —  et  encore  moins  gens-de-lettres. 

De  i83o  à  1848,  très  régulièrement,  il  fit  un  cours 
d'astronomie  populaire,  et  son  Traité  d'astronomie 
populaire  est  un  modèle  d'exposition  lucide  et  phi- 
losophique. Il  y  consacrait  trois  ou  quatre  heures, 
chaque  dimanche,  et  ces  séances  étaient  suivies 
par  des  centaines  d'auditeurs,  dont  beaucoup  d'ou- 
vriers comme  Fabien  Magnin,  Fili,  Piéton,  qui  de- 
vinrent ses  plus  compréhensifs  disciples  et  res- 
tèrent fidèles  par  delà  la  mort,  puisque  les  tombes 
de  quelques-uns  d'entre  eux  sont  venues  se  grouper 
autour  de  la  sienne,  au  Père-Lachaise. 

Il  montrait  l'enchaînement  des  conceptions  astro- 
nomiques et  combien  chacun  de  leur  développement 
modifia  les  idées,  les  sentiments,  les  croyances,  et 
par  là  les  institutions.  Il  indiquait  ensuite  que  la  po- 
sitivité  à  laquelle  est  enfin  parvenue  l'étude  de  notre 
système  solaire  soustrait  celui-ci,  malgré  ses  imper- 
fections, définitivement,  aux  volontés  arbitraires. 
De  môme  en  sera-t-il  de  notre  système  politique 
quand  la  sociologie  disciplinera  nos  désirs. 

La  science  sociale  nous  apprend  que  les  institu- 
tions sont  les  produits  du  passé  sur  lequel  nous  ne 
pouvons  rien.  Comme  le  théologiste  «  droit  divin  » 
a  été  écarté,  même  par  les  néo-royalistes,  la  méta- 
physique «  souveraineté  populaire  »,  éminemment 
perturbatrice,  le  sera  également.  Le  social  sera 
soustrait  enfin  aux  volontés  arbitraires.  Aux  droits 
antagoniques  seront  substitués  les  devoirs  unifiants, 
comme  le  furent  dans  les  autres  sciences  les  lois  aux 
causes.  Si  défectueux  que  nous  apparaisse  l'ordre 
social,  il  est  le  résultat  du  temps.  Réellement,  ce 


UNE    DIRECTION  t    LE   POSITIVISME  121 

sont  les  morts  qui  nous  gouvernent.  C'est  le  «  noble 
joug  du  passé  »  qu'il  nous  faut  accepter.  Là  aussi, 
la  soumission  est  la  base  du  perfectionnement.  Nous 
pouvons  agir  sur  l'intensité  des  phénomè  ues  statiques 
et  sur  la  vitesse  des  phénomènes  dynamiques,  inté- 
grer ou  accélérer.  Mais  toute  destruction,  toute  sé- 
dition, toute  intervention  arbitraire,  toute  poîiti- 
querie  n'amènent  que  des  reculs  ou  des  destruc- 
tions. Le  progrès  a  pour  base  l'ordre.  Plus  que 
jamais  l'ordre  est  fondamental.  «  Se  résigner  noble- 
ment à  tous  les  maux  insurmontables  et  intervenir, 
avec  une  sage  énergie,  dans  tous  les  cas  modifiables  : 
tel  est  le  caractère  pratique  de  l'existence  positi- 
viste, individuelle  ou  collective.  » 

Voilà  les  leçons  que  Comte  donnait  à  son  audi- 
toire. 11  savait  que  les  prolétaires,  «  étrangers  à  toute 
vicieuse  instruction  de  mots  ou  d'entités,  et  natu- 
rellement animés  d'une  active  sociabilité  »  devaient 
être  «  désormais  les  meilleurs  appuis  du  bon  sens 
et  de  la  morale  ». 

Le  positivisme  veut  incorporer  le  prolétaire  à  la 
Cité  dans  laquelle,  depuis  le  régime  féodal,  il  n'est 
que  campé,  et  l'établir  dans  la  famille,  et  fixer  la 
famille  au  foyer. 

Désormais,  pour  le  prolétaire,  l'existence  de  sa 
famille,  son  centre,  son  épanouissement,  sa  joie  ne 
dépendront  plus  d'un  salaire  précaire,  d'un  à-coup 
de  Bourse,  de  la  découverte  d'une  machine  ou  d'un 
accident  quelconque.  Le  prolétaire  ne  sera  plus  seu- 
lement un  instrument  de  production,  un  outil  à  faire 
de*  l'argent,  mais  un  élément  social.  L'appréciation 
des  actes,  qui  lui  incombe,  est  une  des  fonctions  les 
plus  importantes,  pour  l'ordre  comme  pour  le  progrès. 


122  UN    MA.ÎTRE  1    AUGUSTE    COMTE 

Mais  cette  ordonnance  harmonieuse,  on  l'entend 
bien,  ne  se  peut  fonder  sur  l'antagonisme  des  appé- 
tits. Il  y  faut  la  modération  des  désirs,  l'acceptation 
allègre  de  la  loi  de  pauvreté  et  de  travail  que  la  na- 
ture imposera  toujours,  et  fort  heureusement,  à  la 
plupart  des  hommes  ;  la  confiance  des  dirigés,  co- 
rollaire de  la  responsabilité  des  dirigeants  ;  «  la  vé- 
nération des  faibles  pour  les  forts  »,  contre-partie 
du  «  dévouement  des  forts  pour  les  faibles  ».  Comte 
ajoute  :  «  La  principale  source  de  la  morale  sera 
dans  l'essor  à  la  fois  spontané  et  systématique  du 
sentiment  social.  »  La  morale  des  préceptes,  celle 
du  devoir  métaphysique,  du  vague  impératif  caté- 
gorique «  organise  une  sorte  de  mystification  où  la 
prétendue  disposition  permanente  de  chacun  à  diri- 
ger sa  conduite  d'après  l'idée  abstraite  du  devoir 
aboutirait  à  l'exploitation  de  l'espèce  par  un  petit 
nombre  d'habiles  charlatans  ». 

Ce  ne  sont  pas  de  sournoises  adjurations  qui  apai- 
seront les  conflits  de  classe.  C'est  qu'il  n'y  ait  plus 
de  classes,  mais  des  fonctions.  Celles  du  savoir  et 
de  l'intelligence,  de  la  richesse,  du  commandement, 
du  travail.  Que  les  plus  grands  pouvoirs  impliquent 
les  plus  grands  devoirs,  non  l'irresponsabilité  et 
l'abus  de  toutes  les  jouissances  :  ils  seront  moins 
enviés,  et  seulement  postulés  par  ceux-là  seuls  qui 
sont  aptes  à  les  exercer. 

Le  positivisme  n'admet  qu'une  classe  :  la  grande 
masse  productive  du  prolétariat  agricole  et  indu- 
striel. Les  intellectuels,  les  riches,  les  gouvernants, 
ne  sont  que  les  auxiliaires,  d'autant  plus  précieux 
qu'ils  sont  moins  nombreux.  La  bourgeoisie  s'est 
trop  accrue,  et  son  parasitisme,  qui  prend  toutes  les 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  123 

formes,  est  devenue  insupportable  et  ruineux.  Elle 
devra  se  résorber,  en  majeure  partie,  dans  le  prolé- 
tariat. Une  sélection  sévère  ne  laissera  subsister 
qu'un  patriciat  restreint,  administrant,  avec  une 
ferme  conscience  de  ses  devoirs,  une  richesse  sociale 
très  concentrée. 

Aux  prolétaires,  Comte  enseigne  :  «  Tout  travail 
est  gratuit  ».  Le  salaire  ne  paie  pas  le  service  rendu 
ni  la  valeur  du  fonctionnaire,  mais  seulement  les 
matériaux  qu'il  consomme.  Nous  ne  sommes  jamais 
quittes  les  uns  envers  les  autres.  Le  sursalaire  fami- 
lial dont  il  est  question  présentement  est  une  idée 
positiviste  qui  se  rapproche  autant  de  la  formule 
communiste  :  «  à  chacun  selon  ses  besoins»,  qu'elle 
s'éloigne  du  saint-simonisme  et  du  droit  métaphy- 
sique :  «  à  chacun  selon  ses  œuvres  ».. 

Mais  aux  bourgeois,  Comte  rappelle,  avec  les  Pères 
de  l'Église  :  «  Les  riches  ne  sont  que  les  détenteurs 
du  capital  humain  produit  par  l'ensemble  des  con- 
temporains et  des  générations  antérieures.  Le  ca- 
pital est  sacré,  puisqu'il  représente  l'épargne  so- 
ciale. Il  importe  qu'il  soit  concentré  pour  être 
utilement  employé.  » 

La  propriété  n'est  pas  seulement  le  meilleur  pro- 
cédé de  conservation,  de  perpétuation  et  d'adminis- 
tration des  biens  sociaux  ;  mais  encore  une  garantie 
de  l'indépendance.  «  Il  faut,  dit  Pierre  Laffitte,  qu'à 
un  moment  donné  un  seul  homme,  afin  de  mieux  se 
subordonner  à  la  double  population  subjective  (les 
ancêtres  et  la  postérité),  puisse  se  mettre  en  oppo- 
sition avec  l'ensemble  de  la  population  objective 
(les  contemporains).  Quelle  apparence  que  Copernic 
eût  pu  obtenir  d'une  Chambre  haute  ou  basse,  et 


124  UN    MAÎTRE    :    AUGUSTE   COMTE 

surtout  de  la  majorité  des  Polonais  de  son  temps, 
votant  dans  un  plébiscite,  une  subvention  quelconque 
pour  démontrer  à  ses  contemporains  qu'ils  avaient 
eu  jusque-là  des  idées  absurdes  sur  le  système  du 
monde,  que  la  terre  n'est  pas  le  centre  de  l'univers, 
mais  l'un  des  moindres  satellites  de  l'étoile  qui  nous 
éclaire  ?...  Il  faut  au  contraire  que  l'homme  de  gé- 
nie, libre  de  se  livrer  à  ses  études  par  la  possession 
exclusive  d'une  quantité  même  modeste  de  capitaux, 
puisse,  comme  le  personnage  de  Corneille,  répondre, 
quand  on  lui  demande  qui  partage  ses  opinions  : 
«  Moi  seul,  et  c'est  assez.  » 

Enlin,  on  dissipera  toutes  les  «  discussions  vaines 
et  orageuses  sur  l'origine  et  l'étendue  des  posses- 
sions »   en   établissant  définitivement  «  les  règles 
morales  relatives  à  leur  destination  sociale.  La  ré-  ; 
partition  des  forces  réelles,  surtout  temporelles,  est  i 
tellement  supérieure  à  notre  intervention,  que  nous  - 
consumerions  notre  courte  vie  en  débats  stériles  et  1 
interminables  si  notre  principale  sollicitude  s'appli- 
quait à  rectifier,  sous  ce  rapport,  les  imperfections  j 
de  l'ordre  naturel.  En  quelques  main&  que  réside] 
un  pouvoir  quelconque,  ce  qui  intéresse  essentielle-^ 
ment  le   public,  c'est  son  utile  exercice,  et,  à  cet] 
égard,  nos  efforts  comportent  beaucoup  plus  d'effi-  i 
cacité  ». 

Pour  régler  la  destination  des  richesses,  — et  ainsi  j 
réagir  indirectement  sur  la  possession,  — il  n'est] 
que  l'énergie  prolétarienne.  Elle  sera  la  grande  force] 
qu'éclairera  la  pensée  philosophique  et  qu'animera] 
la  tendresse  féminine.  Ainsi,  le  prolétaire  cesserai 
d'être  un  instrument,  un  chiffre  ;  il  deviendra  un  élé-j 
ment  social  actif,  auquel  sera  assuré  enfin  une  in-j 


UNE    DIRECTION   :    LE   POSITIVISME  125 

fluence  non  pas  illusoirement  impérative,  mais  réel- 
lement consultative,  «  toujours  proportionnée  à  son 
zèle  et  à  son  mérite  ». 


VII 
Socialisme   de  moyens  et  socialisme   de  fins. 

Il  n'est  d'irrémissible  que  l'apathie  bestiale,  la  né- 
gation, le  scepticisme.  Le  plus  grand  crime  contre 
l'esprit,  c'est  de  l'ignorer  ou  de  le  renoncer.  Même 
la  simonie  ne  vient  qu'après. 

Or  le  socialisme  —  fût-il  le  plus  violent  et  le  plus 
haineux  —  est  de  quelque  manière  une  idéalisation. 
Sa  gangue  grossière  d'ignorance  et  de  démagogie 
recèle  une  parcelle  de  substance  positive  :  l'estime 
du  travail,  la  solidarité,  la  ferveur  sociale...  Dissipez 
l'ignorance,  contenez  l'impulsivité  :  il  reste  une 
flamme.  C'est  de  l'humanité  potentielle,  une  possi- 
bilité illimitée.  Par  là,  tout  se  peut  reprendre,  rien 
n'est  perdu. 

La  brute  qui  n'est  qu'une  outre  d'alcool,  le  bour- 
geois circonscrit  dans  l'aire  infime  du  doit  et  de 
l'avoir,  la  femme  qui  ne  voit  que  son  corps  à  parer 
et  môme  le  savant  et  le  lettré  dont  une  grotesque 
fatuité  exacerbe  l'égomanie,  ce  sont  les  pires  virus 
de  la  décomposition  sociale. 

Auguste  Comte  n'avait  connu,  il  est  \rai,  que  les 
nobles  utopies  des  Ch.  Fourier,  Cabet,  Toussenel, 
Proudhon,  etc..  Auguste  Blanqui,  «  l'enfermé  », 
avait  été  en  rapports  courtois  avec  lui,  et  Proudhon 


126  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

suivit  son  cercueil  jusqu'au  champ  de  repos.  Dans 
son  Appel  aux  conservateurs  notamment,  Comte  re- 
lève ce  qu'il  y  a  de  vrai  sentiment  social,  et  donc  de 
positif,  dans  le  chimérique  communisme.  Les  dures 
théories  des  économistes  sont  bien  plus  absurdes 
qui  ne  fixent  d'autre  propos  à  l'homme  que  de  pro- 
duire à  outrance  pour  beaucoup  consommer,  quand 
ils  ne  considèrent  pas  dans  la  production  que  celle 
de  l'argent. 

Certes,  en  allant  à  Trotsky  par  Saint-Simon  et 
Karl  Marx,  le  socialisme  a  dégénéré.  Mais  le  recul 
effroyable  auquel  préside  le  bolchevisme  ou  le  syn- 
dicalisme peut  ramener  l'humanité  au  carrefour  où 
elle  retrouvera  la  route  de  lumière  qu'elle  aban- 
donna il  y  a  quatre  siècles.  Et  il  n'y  a  pas  d'autre 
moyen,  sans  doute,  —  tant  le  regrès  nous  est  pé- 
nible, —  de  sortir  de  l'impasse  qui  n'aboutit  qu'au 
charnier  :  «  Dans  les  douloureuses  collisions  que 
nous  prépare  nécessairement  l'anarchie  actuelle, 
annonçait  Comte  dès  1842,  les  vrais  philosophes 
qui  les  auront  prévues  seront  déjà  préparés  à  y  faire 
convenablement  ressortir  les  grandes  leçons  so- 
ciales qu'elles  doivent  apportera  tous.  » 

Le  prolétariat  a  toutes  les  excuses.  Ses  erreurs 
sont  d'abord  celles  de  ses  dirigeants.  Au  surplus, 
comme  il  est  souvent  seul  à  payer  les  fautes  com- 
munes, il  a  une  tendance  naturelle  à  revenir  au  bon 
sens. 

Le  positivisme  est  social  dans  son  but.  C'est  dire 
qu'il  est  plus  réellement  socialiste  que  la  démagogie 
révolutionnaire,  qui  ne  l'est  jamais  que  dans  les 
moyens. 

Cette  démagogie  incline  le  socialisme  à  une  mon- 


UNE   DIRECTION  t    LE   POSITIVISME  127 

strueuse  collusion  avec  la  politiquerie  d'abord  et  la 
ploutocratie  ensuite.  Et  il  est  curieux  de  noter  qu'à 
son  origine  même  il  ne  l'évite  pas. 

Le  saint-simonisme  n'eût  pas  été  bien  loin  s'il 
n'avait  été  encouragé  à  ses  débuts  par  de  riches 
banquiers  comme  Laffitte,  Olinde  Rodrigues,  d'Ei- 
chtal,  Péreire,  etc..  Si  son  influence  intellectuelle 
fut  à  peu  près  nulle,  par  les  Dunoyer,  Michel  Che- 
valier et  autres  il  favorisa  l'éclosion  sinistre  de  l'im- 
périalisme industriel,  qui  est  le  principal  fauteur  de 
la  guerre  dont  on  ne  peut  dire  qu'elle  vient  de  finir. 
Saint-Simon  lui-même  avait  fait  fortune  dans  l'agio- 
tage et  en  spéculant  sur  les  biens  nationaux.  Il  s'en 
fallut  de  peu  qu'il  achetât  ainsi  Notre-Dame  de 
Paris.  Il  avait  eu  l'idée  du  percement  de  l'isthme  de 
Panama,  et  ce  sont  ses  disciples  qui  lancèrent  le 
projet  du  canal  de  Suez. 

Toutes  les  institutions  ont  une  source  sociale,  et 
donc  une  fin  sociale.  La  propriété  comme  le  travail. 
Mais  nos  socialistes  ne  vont  pas  jusque-là.  Comme 
les  meneurs  sont  le  plus  souvent  des  bacheliers  fa- 
méliques ou  férocement  arrivistes,  qui  en  font  une 
carrière,  c'est  dans  cette  bohème  de  basochiens,  de 
vétérinaires  et  de  folliculaires  qu'on  rencontre  les 
plus  ardents  défenseurs  de  la  propriété  littéraire. 
Cette  espèce  est  communiste  pour  prendre  et  farou- 
chement individualiste  pour  garder. 

Le  positivisme,  qui  ne  se  préoccupe  que  du  but 
social,  reconnaît  l'égale  convenance  d'émanciper 
l'intelligence  de  l'argent  en  la  socialisant  et  de  con- 
centrer dans  les  mains  d'un  patriciat  restreint  la 
propriété  matérielle  pour  son  plus  grand  rendement 
social. 


128  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

La  société  est  collective  dans  sa  nature,  mais  elle 
est  individuelle  dans  ses  fonctions.  Le  socialisme, 
et  par  là  il  renie  son  titre,  veut  que  les  fonctions 
soient  collectives  en  ne  considérant,  dans  la  société, 
que  des  individus,  c'est-à-dire  des  abstractions. 

«  Toute  véritable  force  sociale,  dit  Comte,  résulte 
d'un  concours  plus  ou  moins  étendu  résumé  par  un 
organe  individuel.  »  Le  concours  accélère  le  progrès 
qui  accentue  les  différences.  Or  le  socialisme  va  à 
l'encontre.  Il  sacrifie  constamment  le  but  aux 
moyens. 

VIII 
La  patrie  et  la  guerre ,  l'humanité  et  la  paix. 

Et  le  but,  c'est  l'humanité. 

«  Malgré  l'anarchie  qui  dispose  aujourd'hui  tant 
d'âmes  à  qualifier  de  pure  entité  tout  être  collectif, 
dit  A.  Comte,  la  consistance  et  la  dignité  de  chaque 
individualité  résultèrent  toujours  de  sa  subordina- 
tion à  quelque  existence  composée.  Sans  un  tel 
appui,  nous  ne  pourrions  assez  pourvoir  au  besoin 
continu  d'éterniser  une  vie  passagère  en  la  liant  à 
des  destinées  impérissables.  » 

Ce  n'est  pas  en  reniant  sa  famille  et  sa  patrie 
qu'on  s'élève  à  l'humanisme  positif. 

Parlant  du  patriotisme,  Comte  écrit  :  «  Une  telle 
union  avec  le  sol  tend  à  rectifier  ou  même  à  prévenir 
les  divagations  spontanées  de  notre  intelligence,  en 
la  disposant  davantage  à  la  subordination  normale 
du  subjectif  envers  l'objectif.  Nous  apprécions  ainsi, 


UNE    DIRECTION  I    LE    POSITIVISME  129 

d'une  manière  plus  complète  et  plus  familière,  l'im- 
muabilité  essentielle  de  l'ordre  extérieur  et  notre 
intervention  accessoire.  Même  le  langage  et  par 
suite  l'art  se  trouvent  dès  lors  modifiés  en  nous  rat- 
tachant mieux  au  monde  comme  à  l'humanité.  » 

Et  quand  cette  patrie  est  la  nôtre,  à  l'heure  pré- 
sente, on  n'aime  et  ne  sert  vraiment  l'humanité  que 
par  cette  France  qui  vient  encore  de  s'en  montrer 
l'âme  héroïque.  Il  ne  saurait  y  avoir  de  neutralité 
entre  la  barbarie  et  la  civilisation,  entre  l'argent 
corrupteur  et  l'esprit  éducateur,  entre  l'anarchie  et 
Tordre. 

Du  particulier  au  général,  du  pratique  au  théo- 
rique, du  concret  à  l'abstrait,  le  juge  et  le  sociologue 
ne  considèrent  point  le  crime  du  même  point  de  vue. 
Pour  l'un,  il  n'y  a  qu'un  malfaiteur  à  saisir  et  à  con- 
damner; pour  l'autre,  il  y  a  un  fait  social  en  rela- 
tions avec  d'autres  faits  sociaux  qui  le  déterminent. 
Au  demeurant,  la  vérité  de  celui-ci,  qui  guide  et 
prévoit,  n'a  pas  moins  de  valeur  que  la  vérité  de 
celui-là,  qui  exécute  et  pourvoit. 

Il  en  va  de  même  pour  l'atroce  entretuerie  qui 
n'est  pas  encore  arrêtée.  Pour  le  praticien  politique, 
il  y  a  un  peuple  et,  au-dessus  de  ce  peuple,  son  chef 
responsable,  qui  sont  fauteurs  directement.  Pour 
le  philosophe,  il  y  a  une  dissolution  morale  dont  les 
premiers  symptômes  se  révèlent  au  seizième  siècle  et 
qui,  successivement,  a  fait  éclater  tous  les  freins. 
C'est  à  la  faveur  de  l'anarchie  qui  en  est  résultée 
que  l'impérialisme  industriel  de  l'or  a  pu  s'établir. 
Or  nous  savons  qu'il  ne  se  maintient  et  ne  s'épanouit 
que  par  la  violence. 

Le  politique  voit  et  ne  doit  voir  que  celui  qui  a 


130  m   MAÎTRE  !    AUGUSTE    COMTE 

décidé  le  moment  de  la  guerre,  le  philosophe  discerne 
les  conditions  qui  ont  provoqué  la  décision.  Sachant, 
celui-ci  prévoit  et  prévient;  pouvant,  celui-là  pour- 
voit. Ceux  qui  n'expriment  que  de  vagues  désirs 
d'harmonie  universelle  ne  comptent  que  comme  des 
obstacles  imbéciles.  L'enfer  belliciste  est  pavé  d'in- 
tentions pacifiques. 

Comme  il  a  fallu  l'accident  du  besoin,  de  la  pas- 
sion ou  l'occasion  pour  faire  du  criminel  latent  un 
criminel  patent,  de  même  il  a  fallu  un  concours  de 
circonstances  pour  exaspérer  d'un  degré  de  plus, 
chez  le  peuple  allemand,  l'impérialisme  économique. 
La  race,  issue  elle-même  des  conjonctures  histo- 
riques qui  l'ont  insuffisamment  dégagée  de  sa  gangue 
de  barbarie  primitive,  a  fait  le  reste  pour  déshonorer 
la  guerre. 

Mais  le  kaiser  châtié,  l'Allemagne  abattue  pour 
un  temps,  il  reste  le  déflagrateur  et  l'explosif. 

L'hégémonie  de  l'or  s'affirme  de  plus  en  plus. 
Parce  que,  précisément,  son  destin  est  de  repré- 
senter les  plus  délicates  vertus  spirituelles  de  la 
civilisation  la  plus  humaine,  la  France  victorieuse 
est  diminuée,  subordonnée. 

C'est  pourquoi  une  grande  guerre  politique  ou  so- 
ciale paraît  imminente.  Et  elle  sera  provoquée,  il  va 
sans  dire,  par  les  juristes  qui  se  croient  pacifistes  et 
les  démagogues  qui  se  disent  humanitaires. 

Si  l'on  observe  que  l'Autriche-Hongrie  fut  manceu- 
vrée  par  l'Allemagne,  on  retiendra  que  les  peuples 
qui  s'adonnent  avec  le  plus  de  frénésie  à  l'expansion 
matérielle  sont  ceux  qui  n'ont  pas  été  formés  par  la 
éducation  catholique  et  une  civilisation  raffinée 
où  la  primauté  appartenait  à  l'honneur,  à  l'intelli- 


UNE   DIRECTION  !    LE   POSITIVISME  131 

gence,  au  goût,  à  la  civilité,  à  la  tendresse  féminine. 
Ce  sont  ces  peuples  retardés  ou  dévoyés  qui  dis- 
sertent le  plus  sur  le  droit  des  gens  et  la  métaphy- 
sique du  Droit.  Hormis  les  professionnels,  ne  sont- 
ce  point  les  aigrefins  qui  connaissent  le  mieux  les 
Codes  et  leurs  détours,  la  procédure  et  ses  em- 
bûches? 

Un  des  innombrables  juristes  allemands  pouvait 
dire  déjà,  au  dix-huitième  siècle  :  «  11  n'y  a  aucun 
pays  où  l'on  ait  plus  approfondi,  ou  du  moins  où 
l'on  ait  plus  écrit  sur  le  Code  du  genre  humain  qu'en 
Allemagne...  Dans  chacune  de  nos  universités,  il  y 
a  communément  une  chaire  établie  pour  le  droit  na- 
turel. »  Cependant,  le  protecteur  de  nos  encyclopé- 
distes, le  «  grand  Prussien  »  Frédéric  disait  :  «  On 
commence  par  prendre,  et  l'on  trouve  toujours  un 
juriste  pour  justifier  le  rapt.  » 

Les  forces  matérielles  ne  se  peuvent  régler  elles- 
mêmes,  ni  par  l'une  d'elles.  S'il  arrivait  que  l'une 
dominât  toutes  les  autres,  ce  ne  serait,  tout  d'abord, 
qu'en  supprimant  ce  qui  reste  d'humain  dans  l'hu- 
manité. Elles  sont  nécessairement  antagoniques,  et 
c'est,  au  prix  de  sang  qui  vient  d'être  payé,  ce  qui 
nous  préserve6  d'une  effroyable  tyrannie.  Elles  se 
heurtent  :  l'or  à  l'acier,  le  coton  à  la  machine  à  tis- 
ser, le  pétrole  à  la  houille,  la  marine  britannique  à 
la  finance  américaine.  La  guerre  est  l'exutoire  du 
matérialisme.  Voilà  le  cratère  en  fusion.  Il  n'est  pas 
éteint. 


132  UN    MAÎTRE  I    AUGUSTE   COMTE 

IX 

De  la  société  des  nations. 


L'humanité,  présentement,  est  gouvernée  par  ses 
parties  basses.  Elle  est  décapitée.  Toute  l'habileté 
de  ceux  qui  se  donnent  l'apparence  —  en  s'assurant 
les  profits  —  de  la  mener  consiste,  non  pas  à  conte- 
nir l'argent  et  le  nombre  dans  leurs  limites  respec- 
tives, mais  à  opposer,  alternativement,  l'un  à  l'autre, 
à  corrompre  et  à  terroriser  l'un  par  l'autre.  Ainsi, 
ils  durent  quelques  mois.  A  ce  jeu  de  singes, 
Lloyd  George  vaut  Lénine,  qui  vaut  Giolitti,  qui 
vaut  X.  ;  mais  tant  de  malice  va  déchaîner  sur  le 
monde  la  plus  effroyable  catastrophe  sociale  que 
l'histoire  ait  eu  à  enregistrer. 

L'anarchie  n'est  plus  circonscrite  à  un  organe,  à 
une  fonction,  à  une  classe,  à  une  opinion,  à  un  État. 
Par  l'argent  et  le  nombre,  elle  s'est  étendue  à  tout, 
partout.  Aucune  mesure  temporelle,  et  donc  locale, 
y  employât-on  autant  de  sbires  qu'il  y  a  de  citoyens 
à  surveiller,  usât-on  de  la  plus  implacable  coerci- 
tion, ne  saurait  l'appréhender  au  corps  et  la  répri- 
mer. 

Il  n'est  pas  d'ordre  seulement  temporel.  La  société 
est  une  somme  morale.  Le  ciment  qui  l'agrège, 
c'est  le  crédit,  la  responsabilité,  la  foi.  «  L'ordre  à 
Varsovie  »  n'est  que  d'un  jour.  Ce  n'est  pas  son  brevet 
et  son  salaire  qui  font  le  gendarme,  c'est  son  uni- 
forme s'il  a  encore  du  prestige,  c'est  sa  propre  con- 
viction d'accomplir    une  fonction  utile  et  par  là 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  133 

honorable.  Le  gendarme  n'est  pas  une  poigne,  c'est 
un  consensus  social.  S'il  n'est  qu'un  mercenaire,  il 
ne  croit  plus  à  sa  mission.  Il  se  laisse  persuader  ou 
acheter  par  ceux  qu'il  a  charge  de  poursuivre  : 
l'arme  qu'on  lui  confie,  comme  le  sabre  de  M.  Pru- 
dhomme,  cet  ancêtre  de  Lénine,  cesse  de  défendre 
la  Constitution  pour  l'attaquer. 

Tous  nos  problèmes  sociaux,  et  même  les  plus 
apparemment  temporels  et  spéciaux,  se  sont  inter- 
nationalisés. Par  exemple,  —  puisque  cela  nous 
préoccupe  plus  que  la  récolte  de  blé,  —  ceux  des 
dettes  publiques,  de  l'inflation  monétaire,  du 
change,  etc..  Ici,  c'est  le  papier  qui  surabonde;  là, 
c'est  le  métal.  Mais  la  conséquence  est  commune  : 
dépenses  excessives,  pénurie  croissante,  insuffisance 
de  production,  etc..  Le  trouble  n'est  pas  moindre  à 
New- York  qu'à  Paris. 

Or  les  conférences  internationales  ne  trouveront 
point  de  remède.  Elles  ne  peuvent  concilier  les  in- 
térêts antagoniques  et,  quand  elles  concluent,  ce 
n'est  jamais  que  par  des  compromis  d'expédients, 
sans  portée  et  sans  efficace. 

Le  parlementarisme  et  la  légifération  ont  subverti 
l'ordonnance  organique  des  États  qui  ont  le  malheur 
d'en  être  infectés.  Par  quelle  prodigieuse  magie, 
cette  peste  se  transformerait-elle  en  dispensatrice 
de  santé,  en  sérum  régénérateur? 

Pour  la  France,  l'Italie,  la  Belgique,  la  Roumanie 
et  la  Serbie,  plus  éprouvées  financièrement  que  tous 
les  autres  belligérants  et  les  neutres,  on  voit  bien, 
positivement,  les  mesures  qu'il  conviendrait  de 
prendre.  Mais  cela  irait  à  rencontre  des  préjugés, 
des  cupidités  coalisées  contre  l'intérêt  général,  et 


134  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

donc  des  procédés  factices  auxquels  ont  recours  des 
gouvernements  qui  sont  incapables  de  dominer,  parce 
qu'ils  en  dépendent,  les  ignorances  aheurtées  de  la 
multitude  comme  les  convoitises  insatiables  de  la 
haute  banque. 

Mais  il  n'est  pas  de  topique  en  thérapeutique  so- 
ciale. Si  énergique  qu'il  paraisse,  aucun  traitement 
local  n'est  opérant.  Presque  toujours,  en  palliant 
les  effets,  on  avive  les  causes.  Un  mal  social  ne  sau- 
rait être  isolé  de  l'état  général,  et  surtout  celui  du 
cœur  et  de  la  tête.  Avant  toute  chose,  il  faut  un  mi- 
nimum d'ordre. 

Le  parlementarisme  fut  toujours  le  plus  virulent 
ferment  de  dissociation  et  de  guerre  civile.  Celui  de 
la  Société  des  nations  sera  une  soute  aux  poudres 
que  surchaufferont  toutes  les  passions  ethniques. 
Et  de  vieux  plénipotentiaires  quasi  aveugles  y 
promèneront  les  torches  d'une  éloquence  étince- 
lante ! 

La  législation  nationale  pouvait  n'être  encore 
qu'une  codification,  plus  ou  moins  fidèle,  des  coutu- 
mes organiques.  Si  les  opinions  et  les  mœurs  seules 
inspirent,  dirigent  et  règlent  l'activité  vraiment 
sociale,  il  y  aura  toujours  un  résidu  d'atavisme, 
d'animalité,  qui  reparaîtra,  qui  exigera  l'interven- 
tion du  temporel.  Celui-ci  pourra  être  réduit  au 
minimum  ;  mais  la  discipline  spontanée,  la  pres- 
sion morale,  résultats  d'une  lente  éducation, 
systématisée,  ne  dispenseront  jamais  entièrement 
d'un  recours  à  la  répression  de  police. 

La  légifération  n'est  absurde  que  par  sa  propen- 
sion à  tout  régir,  à  fixer  automatiquement  chaque 
mouvement  de  la  vie  sociale.  Et  surtout  quand  elle 


UNE   DIRECTION  .*    LE   POSITIVISME  135 

empiète  sur  le  spirituel  en  prétendant  s'universa- 
liser. 

Ici,  n'entendons  pas  les  conventions  spéciales,  sur 
quelque  objet  défini,  comme  il  y  en  a  nécessaire- 
ment entre' Etats  voisins  :  douanes,  monnaie,  etc.; 
mais  celte  entreprise  insensée  d'instaurer  l'ordre 
mondial  par  une  législation  sans  exécutif  et  sans 
sanctions  possibles. 

Pour  ces  rêveurs  dangereux,  le  texte  législatif  est 
évidemment  une  sorte  de  gris-gris.  Les  Botocu- 
dos,  les  Négritos  et  même  les  gorilles  n'ont  jamais 
professé  une  superstition  aussi  extravagante. 

D'ailleurs,  cela  nous  vient  d'un  peuple  dont  la 
civilisation  ne  laisse  pas  d'être  encore  embryonnaire. 
Ayant  tous  les  charmes  de  l'enfance  et  sa  niaiserie 
ignorante,  il  peut  prendre  William  James  pour  un 
grand  philosophe,  le  sauvage  Walt  Whitman  pour 
un  poète  de  génie,  et  les  tables  tournantes,  l'évoca- 
tion des  fantômes  pour  des  expériences  scientifiques. 

Les  enfants  raffolent  des  histoires,  contons-leur 
celle-ci.  Elle  n'est  pas  plus  fictive  que  les  procès- 
verbaux  des  sociétés  de  recherches  psychiques  et,  à 
tout  le  moins,  elle  a  un  sens. 

Un  saint  homme  d'inventeur  avait  imaginé  une 
machine  dont  il  ne  discernait  pas  bien  l'application. 
Il  supposaitseulementqu'elle  serait  d'une  formidable 
puissance.  Pour  l'éprouver,  il  la  réduisit  aux  dimen- 
sions d'un  joujou  et  il  s'empressa  d'inviter  sa  famille 
et  d'innocents  amis  pour  assister  aux  essais.  Au  jour 
dit,  devant  l'assistance  émerveillée  d'avance,  atten- 
dant de  confiance  le  nouveau  miracle  de  la  raison  et 
de  la  science,  il  appuya  sur  le  bouton  de  déclenche- 
ment... Et  le  miracle  se  produisit,  en  effet.  Mais  les 


136  UN    MAÎTRE  .    AUGUSTE    COMTE 

témoins  n'eurent  pas  le  temps  de  s'en  rendre  compte  : 
Un  brusque  déplacement  d'air  les  avait  expédiés, 
avec  la  maison  de  l'expérimentateur  et  celles  qui 
l'avoisinaient,  à  quelque  cent  mètres  dans  les  airs. 
Par  une  occurrence  assurément  providentielle,  — la 
Providence  ne  laisse  point  d'être  prodigue  de  ces 
dons,  —  le  seul  inventeur  sortit  indemne  de  l'aven- 
ture. 

On  ne  pouvait  pas  moins  faire  que  de  décorer  ce 
savant  que  les  autres  planètes  nous  enviaient.  On  le 
surdécora.  On  le  combla  d'honneurs  et  de  prébendes. 
Des  philanthropes  qui,  en  ceci,  ressemblent  à  la 
Providence  comme  des  frères,  s'intéressèrent  à  ses 
travaux.  On  le  commandita  magnifiquement.  Et  il 
put  enfin  construire  une  machine  de  plusieurs  mil- 
liers de  chevaux-vapeur.  Il  voulut  la  mettre  en 
marche.  Et  ce  qui  devait  arriver  arriva...  Cette  fois,  . 
toute  la  ville  fut  anéantie... 

Considérant  la  conscience  comme  un  être  sans 
substance  mais  vagabond,  qui  s'enveloppe  de  buée 
astrale  pour  s'insérer  dans  les  meubles  les  plus  outra- 
geusement  Louis-Philippe  ou  terrifier  les  vieilles 
filles  dans  les   recoins  sombres,   M.    Bergson   doit  j 
croire  à  la  métempsychose.  Peut-être  consentira-t-il 
à  nous  dire  que  l'âme  de  l'illustre  inventeur  précité  I 
habite   maintenant  la  carcasse  fatiguée,  mais  non  j 
moins  illustre  et  calamiteuse,  de  M.  Wodrow  Wil-  ; 
son. 


UNE   DIRECTION  !    LE   POSITIVISME  137 


X 


Démocratie  métaphysique  et 
sociocratie  positive. 

La  civilisation  est-elle  donc  destinée  à  finir  ainsi, 
dans  le  cataclysme  provoqué  par  une  sotte  expé- 
rience ? 

—  Oui,  si  nous  laissons  faire  ;  non,  si  une  élite 
clairvoyante  se  rallie,  reforme  une  spiritualité  organi- 
sée et  remonte  enfin  le  fangeux  et  tumultueux  torrent 
de  présomptueuse  ignorance,  de  bestialité  et  de  vé- 
sanie. 

Comment  ?  —  Si  l'on  devait  l'exprimer  en  une 
formule,  voici  celle  qui  serait  le  plus  satisfaisante. 
C'est  celle  de  saint  Rémi  au  baptême  de  Ciovis.  Plus 
positivement  :  abattre  ce  que  nous  avons  édifié  de- 
puis quatre  siècles  et  restaurer  ce  que  nous  nous 
sommes  évertués  à  détruire. 

Mais,  on  l'entend  bien,  l'immense  question  de 
l'ordre  est  plus  complexe.  Sa  solution  ne  se  laisse 
point  contenir  dans  une  formule.  La  régénération 
des  opinions  et  des  mœurs  qu'elle  implique  d'abord 
ne  va  pas  sans  une  refonte  totale  du  système  d'idées 
qui  inspire  une  activité  antisociale,  une  pensée  né- 
gative, dissolvante  et  une  sentimentalité  dépra- 
vante. 

Le  régime  des  entités  abstraites  ne  pouvait  abou- 
tir, dans  la  nation  et  dans  la  société,  qu'au  désordre 
indescriptible  qui  s'est  propagé  des  pensées  à  la 
conduite. 

10 


138  UN    MAÎTRE  I    AUGUSTE   COMTE 

La  Déclaration  des  droits  de  l'homme,  ai-je  dit 
ailleurs,  est  la  Somme  des  erreurs  humaines.  Toutes 
les  calamités  qui  nous  accablent  en  sont  le  lourd 
tribut. 

Sans  la  société,  l'homme  n'existe  que  comme  ani- 
mal. Le  postulat  de  l'individualisme  égocentrique 
est  Terreur  fondamentale. 

Mais  'si  l'anarchie  est  spontanée,  le  social  est  un 
produit  de  la  culture,  de  l'organisation.  Ne  serait-ce 
que  pour  préserver,  éviter  toute  récurrence  fâcheuse, 
il  faut  un  organe  coordonnateur  et  directeur. 

«  Aucune  fonction,  même  vitale,  et  surtout  sociale, 
dit  Comte,  ne  pouvant  bien  s'accomplir  que  d'après 
un  organe  propre,  le  moindre  concours  humain  exige 
donc  une  force  spécialement  destinée  à  y  ramener 
aux  vues  et  aux  sentiments  d'ensemble  des  agents 
qui  tendent  toujours  à  s'en  écarter.  Elle  doit  sans 
cesse  contenir  leurs  divergences  et  développer  leurs 
convergences.  D'une  autre  part,  cette  puissance 
indispensable  surgit  naturellement  des  inégalités  que 
suscite  toujours  l'essor  humain.  » 

Il  est  deux  manières  de  gouverner  :  par  la  persua- 
sion ou  par  la  contrainte.  Comte  fait  remarquer 
qu'on  ne  gouverne  par  celle-ci  que  ce  qui  ne  peut 
l'être  par  celle-là.  Il  va  sans  dire  que  le  progrès  con- 
siste à  restreindre  le  temporel  et  à  développer  le  spi- 
rituel. Mais  la  démocratie  n'est  pas  dans  cette  voie 
ascendante.  «  Tous  voulant  aujourd'hui  commander, 
dit  Comte,  et  pouvant  souvent  espérer  d'y  parvenir, 
chacun  n'obéit  ordinairement  qu'à  la  force,  sans 
céder  presque  jamais  par  raison  ou  par  amour.  » 

Pour  nos  réformateurs  du  jour,  organiser,  c'est 
légiférer  ou  imposer  des  dispositifs  mécaniques  qui 


UNE   DIRECTION  :    LE   POSITIVISME  139 

suppléent  le  sang,  les  nerfs  et  le  cerveau.  Ici,  le  con- 
servateur parlementaire  et  le  bolcheviste  se  re- 
joignent dans  le  même  mépris  insensé  du  spirituel. 
Mais  un  mécanisme  s'use  et  se  détraque  toujours, 
surtout  lorsqu'il  n'est  pas  surveillé,  et,  en  tout  cas,  il 
ne  saurait  avoir  assez  de  souplesse  pour  s'adapter  à 
tous  les  actes  sociaux.  Aussi  le  bolcheviste  est-il,  à 
cet  égard,  supérieur  au  conservateur  prosterné  de- 
vant l'idole  de  la  légalité.  Dans  une  société  dénuée 
de  toute  spiritualité,  la  terreur  seule  assure  le  mini- 
mum de  concours  indispensable  à  FÉtat.  Sans  doute. 
la  corruption  par  l'argent  peut  aussi,  pour  un  temps, 
tromper  la  nature  sociale  ;  mais  ses  conséquences 
sont  pires.  Politiquement  le  boïchevisme  est  donc 
au-dessus  de  la  démocratie  élective  et  parlementaire. 
Il  n'est  pas  l'erreur  intégrale. 

Tout  le  terrain  que  perd  le  spirituel,  c'est  le  tem- 
porel qui  le  gagne.  La  démocratie,  qui  se  détourne 
de  la  spiritualité  où  elle  se  réalise  vraiment,  glisse 
sur  cette  pente.  Il  est  dans  son  tempérament  de  nier 
les  plus  hauts  principes  d'autorité  pour  y  substituer 
les  procédés  de  ruse  et  de  corruption.  Ainsi,  elle  ne 
reconnaît  plus  qu'un  seul  pouvoir  :  l'argent.  Les 
événements  auxquels  nous  assistons  seraient  inex- 
plicables s'ils  ne  signifiaient  l'avènement  mondial  de 
la  ploutocratie.  Le  dernier  hommage  que  celle-ci 
rend  à  la  civilisation,  qui  meurt  pour  elle  et  par  elle, 
c'est  de  prendre  ce  masque  hypocrite  de  Société  des 
nations.  Mais  quelle  abominable  mystification  ! 

Désigner  les  supérieurs  par  les  inférieurs,  et  donc 
faire  dépendre  les  gouvernants  des  gouvernés,  faire 
gérer  l'intérêt  général  par  les  intérêts  privés,  admi- 
nistrer par  la  paperasserie  irresponsable  et  diriger 


140  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

par  la  discussion  oratoire  :  voilà  tout  le  suffrage  uni- 
versel et  le  parlementarisme.  Pas  de  système  plus 
absurde  et  plus  anarchique.  Nous  n'avons  pu  y  être 
amenés  que  par  la  plus  vicieuse  méthode  de  l'idéolo- 
gie délétère,  qui  consiste  à  subordonner  l'ensemble 
au  détail  et  le  but  aux  moyens. 

L'antidote,  la  guérison,  le  salut  du  monde,  c'est 
donc  le  positivisme. 

Délaissant  les  disputes  aussi  vaines  que  nocives, 
de  tous  les  partis,  sur  l'origine  et  la  possession  des 
pouvoirs  de  commandement,  il  se  borne  à  étudier  et 
à  enseigner  les  règles  de  leur  plus  sage  application. 
Or,  ce  qui  peut  le  mieux  commander,  c'est  une  tête  : 
ce  qui  peut  le  mieux  gérer  l'intérêt  général,  c'est  un 
organe  indépendant  des  intérêts  particuliers. 

Pour  gouverner  vraiment,  un  gouvernement  doit 
être  :  responsable,  c'est-à-dire  nominatif;  efficace, 
c'est-à-dire  stable  ;  dictatorial,  c'est-à-dire  concentré. 
Toute  décision  émane  toujours  d'un  seul.  «  Une 
assemblée,  dit  Pierre  Laffitte,  ne  peut  jamais,  par 
elle-même,  organiser  une  direction...  Les  situations 
posent  les  problèmes  sociaux,  mais  la  solution  en 
appartient  toujours  à  un  organe  individuel,  quoi 
qu'en  disent  de  vagues  penseurs  humanitaires.  » 

La  démocratie  temporelle  est  d'abord  un  ignoble 
mensonge.  Ce  n'est  jamais  une  collectivité  qui  gou- 
verne. Derrière,  il  y  a  toujours  une  dictature  qui, 
pour  être  anonyme,  n'en  est  pas  moins  effective, 
encore  qu'elle  soit  irresponsable  et  dispersée.  Sicile 
n'assure  aucun  concours  utile,  elle  détruit  toute 
indépendance. 

On  accuse  le  positivisme  de  ne  pas  faire  confiance 
au  peuple.  Qu'est-ce  à  dire?  Qu'est-ce  que  le  peuple  ? 


UNE    DIRECTION  I    LE    POSITIVISME  141 

Quand  nous  prenons  place  dans  un  train,  nous 
confions  notre  peau  au  mécanicien.  Mais  ce  n'est 
pas  parce  qu'il  est  du  peuple,  c'est  parce  que  nous 
supposons  que  sa  compétence  fut  éprouvée  par  le 
chef  du  personnel  de  la  compagnie.  C'est  à  celui-ci 
que  nous  faisons  crédit.  Si  l'on  nous  apprenait  sou- 
dain que  ce  mécanicien  a  été  nommé  par  ses  audi- 
teurs au  cours  d'une  réunion  où  il  exposa  avec  ba- 
gout son  opinion  sur  la  revision  de  la  Constitution, 
nous  nous  empresserions  de  différer  notre  voyage 
ou  de  souscrire  une  assurance  sur  la  vie. 

Pour  conduire  un  État,  voire  une  locomotive,  on 
ne  saurait  faire  confiance  à  une  pluralité  irrespon- 
sable, qu'elle  soit  populacière,  parlementaire  ou 
académique.  S'il  n'y  a  pas  un  chef,  la  catastrophe 
est  fatale. 

Les  mérites  étrangers,  ce  qu'il  est  convenu  d'ap- 
peler les  «  compétences  »,  c'est-à-dire  une  connais- 
sance technique  pour  une  œuvre  théorique,  une 
aptilude  particulière  pour  une  besogne  d'ensemble 
comme  de  gouverner,  ne  sauraient  modifier  le  prin- 
cipe. Au  contraire.  Le  général  est  une  spécialité. 
Réussir  ses  propres  affaires  est  une  chose,  diriger 
un  État  en  est  une  autre. 

Comte  nous  recommande  de  ne  pas  confondre 
l'ordre  de  mérite  avec  celui  des  situations.  Gouverner 
est  une  fonction.  Nous  admirons  le  génie  d'un  Pas- 
teur ;  mais  il  eût  été  imprudent  de  le  charger  de 
gouverner.  Ministre,  Berthelot  ne  dépassa  pas  les 
autres  politiciens.  Même  un  Comte,  c'eût  été,  je 
pense,  un  médiocre  homme  d'État.  Nous  savons 
qu'il  s'est  trompé  parfois  dans  les  détails  et  la  pra- 
tique. Et  c'est  précisément  parce  qu'il  fut  un  génie 


1  i2  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE    COMTE 

incomparable  dans  la  généralisation  et  la  synthèse. 

La  politique  théologique,  en  proclamant  le  droit 
divin,  avait  institué  l'hérédité  dynastique.  Ce  régime 
a  fait  la  France,  la  civilisation  la  plus  libérale,  la 
plus  aimable,  la  plus  policée,  la  plus  sociable  qu'il 
y  ait  eue  jusqu'alors.  Nous  vivons  encore  du  suave 
parfum  qui  s'en  dégage  et  de  la  lueur  expirante 
qu'il  achève  de  projeter.  Certes,  il  avait  ses  défec- 
tuosités, et  d'abord  celle  de  tous  les  principes  abso- 
lus de  s'épuiser  rapidement.  Mais  l'idéologie  révo- 
lutionnaire, avec  son  spectre  de  souveraineté  du 
nombre,  n'a  pu  fonder  l'apparence  même  d'un  ré- 
gime. C'est  un  chaos  pestilentiel. 

Reste  la  politique  positive.  C'est  toute  l'espérance. 
Elle  conserve  pour  améliorer.  Gardant  ce  que  le 
passé  avait  de  vital,  elle  en  élimine  l'absolu.  Par 
exemple,  à  l'hérédité  dynastique,  qui  a  ses  accidents, 
malgré  les  régences  souvent  malheureuses  parce 
qu'elles  ont  les  vices  démocratiques  de  l'instabilité 
et  des  compétitions,  le  positivisme  substitue  l'héré- 
dité sociocratique,  la  désignation  des  successeurs 
par  les  détenteurs  du  poste.  Le  système  a  d'ailleurs 
l'ait  ses  preuves  déjà  :  La  série  des  Antonins,  celle 
des  ministres  Richelieu,  Mazarin,  Colbert,  etc.. 

La  sage  monocratie  que  préconise  le  positivisme 
heurte,  dit-on,  les  préjugés  populaires.  Comte  avait 
noté  déjà  que  le  suffrage  universel  développe  «  un 
aveugle  orgueil  chez  nos  prolétaires»,  qui  se  croient 
«  ainsi  dispensés  de  toute  étude  sérieuse  pour  dé- 
cider les  plus  hautes  questions  sociales  ».  On  ne 
laisse  pas  d'objecter  que  les  Français  ne  renonce- 
ront jamais  à  leur  «  droit  »  de  suffrage.  Il  se  peut  ; 
mais,  s'ils  n'y  renoncent  point,  comme  le  disait  Le 


UNE    DIRECTION   :    LE    POSITIVISME  143 

Play  de  toutes  les  balivernes  démocratiques,  la 
France  périra. 

La  difficulté,  heureusement,  n'est  pas  aussi  irré- 
ductible qu'il  paraît.  Ici  il  convient  d'éviter  la  mé- 
prise que  signalait  Comte,  dès  1822,  qui  est  de  «  re- 
garder comme  purement  pratique  une  entreprise  (la 
restauration  sociale)  essentiellement  théorique  ». 

Ce  n'est  pas  sur  les  fins  que  nous  débattons,  mais 
sur  les  moyens.  Le  conflit  peut  donc  s'apaiser,  et 
surtout  par  le  positivisme  qui  ne  considère  que  le 
but.  C'est  un  problème  d'abord  intellectuel.  La  solu- 
tion acceptée,  ce  problème  devient  social  pour 
l'application,  puis  moral  pour  le  développement. 

Il  suffira  que  les  élites  soient  enfin  persuadées 
que  : 

—  II  n'y  a  pas  de  société  sans  gouvernement. 

—  Tout  l'art  politique  consiste  à  assurer  le  con- 
cours de  l'ensemble  en  garantissant  l'indépendance 
des  parties. 

—  Le  commandement  est  un  moyen  pour  faire 
de  l'ordre  comme  la  richesse  pour  faire  de  la  pro- 
spérité. 

—  L'ordre  réalise  plus  sûrement  le  progrès,  et 
l'abondance  le  bien-être  que  tous  les  votes,  les  re- 
vendications et  les  répartitions  égalitaires. 

—  «  Toutes  les  complications  sociales  inspirées 
parla  défiance  n'aboutissent  réellement  qu'à  l'irres- 
ponsabilité. »  La  garantie  résultera  toujours  de  la 
confiance,  le  contrôle  de  la  responsabilité,  la  pro- 
spérité delà  sécurité,  l'indépendance  de  la  discipline, 
la  convergence  de  l'union. 

—  «  Partout  le  perfectionnement  exige  d'abord  la 
conservation.  » 


lii  UN    MAÎTRE":    AUGUSTE    COMTE 

Tous,  depuis  le  fanatique  Lénine  jusqu'au  Saint- 
Père,  nous  cherchons  l'unité.  C'est  à  travers  les 
crimes,  les  sottises  et  les  héroïsmes  des  hommes, 
l'aspiration  éternelle,  universelle.  Or.  le  positivisme 
en  donne  la  recette.  Elle  se  résume  dans  son  plus 
haut  précepte  :  a  Vivre  pour  autrui  ».  Par  là,  il  dis- 
sipe l'angoisse  de  tous  ceux,  de  plus  en  plus  nom- 
breux, qui  ne  peuvent  plus  s'accrocher  aux  imbé- 
ciles chimères  des  superstitions  matérialistes  non 
plus  qu'aux  naïves  fictions  théologiques.  Au  surplus, 
il  ne  ferme  pas  la  route.  Il  surveille  seulement  le 
départ  et  il  indique  la  direction.  Mais  la  première 
étape  est  l'ordre. 

Parce  qu'il  n'en  est  pas  de  spéciale,  il  n'y  a  qu'une 
solution,  présentement,  à  cette  immense  question 
de  Tordre  :  c'est  l'unification  philosophique  positive, 
l'union  sociale  positive  et  l'unité  religieuse  positive. 
C'est  le  positivisme. 

XI 

La  doctrine  salvatrice. 

Cette  synthèse  est  parfaite  depuis  plus  d'un  demi- 
siècle.  Quelques-uns  la  connaissent,  la  plupart  la 
nomment  et,  confusément,  en  sont  imprégnés.  C'est 
une  atmosphère  mentale  que  tous  nos  penseurs  du 
dix-neuvième  siècle  ont  respirée.  Nul  ne  se  soustrait 
à  son  influence  s'il  ne  déraisonne.  Au  but  qu'elle 
nous  indique,  à  l'unité  par  l'union  des  cœurs,  dans 
l'unification  des  esprits,  nous  tendons  de  tous  nos 
espoirs,  aussi  vivement  que  le  malade  a  l'appétition 
de  la  santé. 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  145 

Pour  l'adhésion  formelle,  l'application  et  la  pra- 
tique, il  n'y  a  que  cette  difficulté  qu'une  telle  disci- 
pline nous  oblige  d'abord  «  à  régler  notre  conduite  » 
et  à  «  rabaisser  nos  prétentions  ».  Et  c'est  l'obstacle, 
non  pas  du  tourment  métaphysique,  quoi  qu'on  en 
dise,  mais  de  l'égocentrisme  même. 

Nous  le  surmonterons  si  nous  donnons  notre 
assentiment  sans  réserve,  si  nous  comprenons  l'en- 
semble. 

Cette  foi  n'exige  point  l'abêtissement.  Elle  a  sa 
base  toujours  vérifiable,  et  ses  résultats  sont  cer- 
tains. 

La  doctrine  coordonne  d'abord  toutes  les  connais- 
sances humaines.  Elle  fournit  une  méthode  de  re- 
cherches pour  les  enrichir.  Puis  elle  amplifie  cette 
aire  trop  restreinte  du  connaissable  pour  l'inquié- 
tude sacrée  par  une  synthèse  subjective  qui,  em- 
brassant tout  l'humain,  partant  de  l'humain,  rap- 
porte tout  à  l'humain.  Induisant  «  pour  déduire  afin 
de  construire  »,  elle  n'enseigne  que  pour  perfec- 
tionner notre  nature  morale.  Elle  trace  impérieuse- 
ment la  limite  des  spéculations,  limite  qu'on  n'ou- 
trepasse que  pour  divaguer.  Au  reste,  cela  lui  vaut 
d'être  dénigrée  par  tous  les  charlatans  et  les  simo- 
niaques  exploiteurs  de  l'intelligence;  nous  omettons 
les  sots  à  dessein,  car  ils  n'y  peuvent  rien. 

Quiconque  est  muni  de  sa  méthode  de  filiation 
historique,  inspiré  de  ses  principes,  éclairé  par  les 
lois  sociologiques  qu'elle  a  reconnues,  a  pu  prévoir 
les  catastrophes  qui  viennent  de  dévaster  l'Europe 
et  celles  qui  nous  menacent  de  toute  part.  Celui-là 
sait  donc  que  ces  désastres  ne  peuvent  être  conjurés 
que  par  la  reconstitution  d'une  spiritualité  organisée, 


146  UN    MAÎTRE  :    AUGUSTE   COMTE 

promotrice,  directrice  d'une  profonde  régénération 
des  opinions  et  des  mœurs. 

Cette  doctrine  salutaire  est  une  systématisation 
du  bon  sens  éternel,  c'est-à-dire  du  capital  d'expé- 
riences, de  travail  et  d'épargne  accumulé  par  des 
siècles  d'efforts,  de  génie,  de  sainteté,  de  souffrances, 
de  déboires  et  de  réussites  heureuses.  Elle  discipline 
l'instinct  divergent  en  nous  apprenant  à  ><  vivre  pour 
et  par  autrui  »,  «  à  penser  pour  agir  et  agir  par 
affection  ».  Elle  montre  que  la  principale  condition 
du  perfectionnement,  tant  dans  la  pensée  que  dans 
la  sensibilité  et  l'énergie,  est  la  soumission  volon- 
taire aux  lois  physiques  et  morales,  le  respect  du 
lien  de  solidarité  et  de  continuité. 

Elle  est  une  religion  de  la  bonté  active.  Elle  fonde 
l'unité  vers  laquelle  convergent  toutes  nos  aspira- 
tions —  et  qui  est  la  face  spirituelle  du  bonheur  — 
sur  la  sympathie,  la  synthèse  et  la  synergie. 

Tout  est  en  elle  de  ce  qui  fut  et  de  ce  qui  peut 
être.  Essentiellement  relative,  elle  est  indéfiniment 
progressive.  Elle  apparaît  avec  la  vie  consciente 
même,  elle  évolue  avec  l'évolution,  elle  s'identifie 
avec  la  conscience  croissante  de  l'humanité.  Elle  ne 
subordonne  tout  développement  réel  qu'à  la  sauve- 
garde de  l'ordre  fondamental  dans  la  nature,  dans 
la  société  et  dans  l'idéal.  Cet  humanisme  intégral 
est  vraiment  la  religion  définitive  qu'ont  préparée, 
à  laquelle  confluent  toutes  les  religions  provisoires. 

Le  positivisme  n'est  pas  une  création  artificielle, 
ni  une  révélation  fabuleuse,  il  est  toute  la  pensée  de 
l'humanité,  qui  ne  pouvait  se  condenser,  se  préciser 
que  dans  le  cerveau  coordonnateur  d'un  philosophe 
français. 


UNE   DIRECTION  :    LE    POSITIVISME  147 

Dans  son  désarroi  enténébré,  sanglant,  la  civilisa- 
tion occidentale  n'a  pas  d'autre  voie  de  salut  :  Re- 
noncer ses  erreurs,  ses  superstitions  matérialistes, 
reconnaître  et  suivre  le  lumineux  rayon  projeté  par 
le  plus  pur  et  le  plus  exact  délégué  de  l'âme  apos- 
tolique de  la  France  universelle,  —  Auguste  Comte. 


Fin 


TABLE   DES   MATIERES 


Pages. 
AUX  JEUNES   GENS 1 


PREMIÈRE  PARTIE 

L'Œuvre  et  l'homme. 

I.  L'indéfectible  actualité  d'Auguste  Comte  ,    .    .  1 

II.  Son  opportunité 3 

III.  Sa  puissance  cérébrale 6 

IV.  Son  inflexible  volonté 30 

V.  Les  richesses  de  son  cœur 18 

VI.  Ses  disciples  infidèles 22 

^  VII.  Comte  et  Saint-Simon    . 26 

VIII.  Du  style  de  Comte 32 

IX.  L'influence  de  Comte 37 

X.  Quelques-uns  des  mobiles  de  la  résistance    .    .  51 


DEUXIÈxME  PARTIE 

La  doctrine. 

/ 
A.  La  base  dogmatique 03 

vil.  La  sociologie 71 


TABLE    DES   MATIERES 

v  III.  La  psychologie  positive 76 

IV.  La  loi  des  trois  états 79 

V.  Le  relativisme  et  les  limites  de  la  connaissance 

objective 81 

VI.  Du  relativisme  à  la  méthode  subjective  .    .     .    .  84 

VII.  La  synthèse  subjective 88 

VVIII.  La  religion  positive 90 


TROISIÈME  PARTIE 

"" m    L'immense  question  de  l'ordre  et  sasolutipn 
positive. 

I.  De  la  Grande  Crise  au  Grand  Chaos 95 

IL  La  civilisation  en  péril 99 

III.  La  restauration  de  l'esprit  public 102 

IV.  La    fonction   de  l'intelligence    et    les    intellec- 

tuels   107 

V.  Les  puissances  de  sentiment  et  la  femme.     .    .  115 

VI.  L'énergie  du  nombre  et  les  prolétaires   ....  119 

VII.  Socialisme  de  moyens  et  socialisme  de  fins  .    .  125 

VIII.  La  Patrie  et  la  guerre,  l'Humanité  et  la  paix    .  128 

IX   De  la  Société  des  nations 132 

X.  Démocratie  métaphysique    et  sociocratie  posi- 
tive    137 

XI.  La  doctrine  salvatrice 114 


4889-2-21.  —  Tours,  imprimerie  E.  Arrault  et  U 


Bibliothèque  The  Library 

>rsité  d»Ottawa  University  of  Ottawa 

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DEHERNE-,  GEORGES* 

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